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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/449

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LA QUESTION CUBAINE.

belle II, les relations diplomatiques avaient pris entre l’Espagne et les États-Unis un certain caractère de cordialité. Ceux-ci, des premiers, avaient reconnu le gouvernement provisoire installé à Madrid, comme s’ils comptaient déjà que le mouvement espagnol aboutirait à l’installation d’une république amie et alliée naturelle en Europe du peuple libre d’Amérique. Quelques paroles inconsidérées du général Prim donnèrent à penser que ni lui ni ses collègues ne répugnaient à l’idée de se défaire de Cuba contre indemnité ; on crut pouvoir tout régler à l’amiable, et sans plus tarder voici sur quelles bases le secrétaire d’état, M. Hamilton Fish, entama de lui-même les pourparlers : « l’Espagne reconnaîtra l’indépendance de l’île de Cuba ; celle-ci paiera en retour une indemnité fixée à 100 millions de piastres au maximum ; l’esclavage sera aboli à Cuba, et un armistice conclu pendant toute la durée des négociations. »

Instruit par l’expérience, connaissant à fond la duplicité et les pratiques du cabinet espagnol, Morales Lemus prévoyait trop bien que le gouvernement des États-Unis allait compromettre sa dignité sans aucun profit pour les insurgés. Cependant il n’avait pas de conditions à imposer à ses protecteurs ; on venait en ce moment même de le reconnaître officiellement comme agent autorisé du parti révolutionnaire de Cuba ; pour ne pas s’aliéner cette bonne volonté des Américains, il fît taire ses appréhensions et adhéra au plan du secrétaire d’état. Un chargé d’affaires, au titre d’ambassadeur, partit aussitôt pour l’Europe avec les instructions les plus précises : c’était le général Sickles, autrefois avocat, qui avait pris du service pendant la guerre de la sécession, s’y était vaillamment conduit et avait même perdu une jambe sur le champ de bataille de Gettysburg. En arrivant à Madrid, M. Sickles trouva les affaires beaucoup moins avancées qu’on ne l’avait cru de loin ; on avait pris pour une proposition sérieuse, tout au moins pour un consentement indirect, ce qui n’était que paroles en l’air et simple causerie, sans intention et sans portée. Dès l’abord en effet, la négociation se convertit en une sorte de duel diplomatique où tout le désavantage était pour l’Américain, plein d’illusions libérales et confiant dans la puissance de son pays, aux prises avec les ruses et les détours d’une politique byzantine : ce furent des difficultés, des retards sans nombre. Tantôt M. Silvela, ministre d’état, tombait subitement malade et refusait sa porte, tantôt le général Prim, tout en protestant bien haut de son libéralisme, s’excusait sur les opinions moins avancées de ses collègues. Ils durent parler pourtant et notifier leurs conditions eux aussi ; or la première était inadmissible : il ne s’agissait de rien moins pour les insurgés que de déposer les armes, après quoi généreusement l’Espagne s’engageait à laisser le suffrage universel décider du sort de Cuba.