Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/44

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


centre au côté droit et des ducs Decazes et de Richelieu à M. de Villèle, M. Vitet nous accompagna sans la moindre hésitation dans les rangs de l’opposition constitutionnelle, et lorsqu’en novembre 1827 M. de Villèle en appela aux élections pour se défendre de ses ennemis de chambre et de cour, M. Vitet entra avec moi dans la société Aide-toi, le ciel t’aidera, au sein de laquelle se réunirent des hommes très divers d’idées générales et d’intentions définitives, dans l’unique dessein d’amener par les moyens légaux le changement de la majorité dans les chambres et la vraie politique légale et libérale. Depuis six ans déjà, en 1821, peu après la publication de mon Essai sur les conspirations et la justice politique, je m’étais hautement expliqué sur le sens et les limites de mon opposition; un des meneurs du parti qui conspirait dès lors, homme d’esprit et d’honneur, mais passionnément engagé dans les sociétés secrètes, cet héritage des temps de tyrannie qui devient le poison des temps de liberté, vint me voir et me témoigna sa reconnaissance de l’appui indirect que je leur avais apporté par l’écrit que je venais de publier. Quand le péril éclate, les plus hardis conspirateurs sont charmés de se mettre à couvert derrière les principes de justice légale et de modération que soutiennent les hommes qui ne conspirent pas. En me quittant, mon visiteur me prit vivement le bras et me dit : « Soyez donc des nôtres! — Qu’appelez-vous des vôtres? — Entrez avec nous dans les carbonari; c’est la seule force efficace pour renverser un gouvernement qui nous humilie et nous opprime. — Vous vous trompez sur mon compte, lui dis-je ; je ne me sens ni humilié ni opprimé, ni moi, ni mon pays. — Que pouvez-vous donc espérer de ces gens de l’ancien régime? — Ce n’est pas en eux, c’est en nous-mêmes qu’il faut espérer; nous avons tout ce qu’il faut pour nous faire nous-mêmes un gouvernement libre, et je veux garder tout ce que nous avons. Le pouvoir actuel méritera peut-être souvent d’être combattu, pas du tout d’être renversé; il n’a rien fait qui nous en donne ni le droit ni la force, et nous avons, j’espère, de quoi le redresser en le combattant. Je ne veux ni de votre but ni de vos moyens; vous nous ferez à tous, comme à vous-mêmes, beaucoup de mal sans réussir, et, si vous réussissiez, ce serait encore pis. » Il me quitta sans humeur, mais point ébranlé dans sa passion de complots. C’est une fièvre dont on ne guérit pas quand on lui a livré son âme, et un joug dont on ne s’affranchit pas quand on l’a longtemps subi.

Dans la biographie que le chansonnier Béranger a écrite de lui-même, je lis ce judicieux paragraphe : «En tout temps, j’ai trop compté sur le peuple pour approuver les sociétés secrètes; véritables conspirations permanentes qui compromettent inutilement