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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/43

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qu’elle avait coûtés. M. Vitet la proclama, non pas seulement en l’affirmant comme un fait, mais en mettant en scène les classes et les personnages qu’elle avait mis en lumière ; il fit parler et agir les bourgeois et les paysans, les artisans et les campagnards qui avaient pris part aux événemens de cette longue lutte et influé sur ses résultats. Il lui arriva quelquefois de leur prêter des idées plus nettes et plus complètes, des paroles moins grossières et des passions moins brutales que n’étaient réellement au XVIe siècle les idées, les passions et les paroles des classes populaires et des partis ennemis : il n’est au pouvoir d’aucun homme, historien ou poète, de se détacher tout à fait de son propre temps, et de se transporter en arrière dans les mœurs et le langage d’une société bien moins avancée; mais, à tout prendre, la vérité ne manquait nullement aux acteurs bourgeois ou populaires des Scènes historiques de M. Vitet, et elles donnaient une juste et vivante idée des relations des di- verses classes sociales de cette époque, et de leur part d’influence aux événemens dans lesquels elles avaient agi, chacune pour son compte et avec son caractère.

En même temps qu’il créait ainsi un nouveau genre d’histoire et de drame, M. Vitet publiait, dans les recueils périodiques du temps, œuvres collectives des hommes de sa génération et de ses opinions, un grand nombre d’articles, modèles d’une critique originale et féconde. Sous la restauration, de novembre 1824 à janvier 1830, je relève dans le Globe et dans la Revue française trente et un essais sur les questions et les productions du temps, littéraires, philosophiques, historiques, poétiques, françaises ou étrangères, sur l’indépendance en matière de goût, sur l’état de la musique théâtrale en France, sur l’école de peinture de David, sur le musée de sculpture ancienne et moderne de M. de Clarac, sur les salons de peinture, sur les poésies de Michel-Ange, sur la Société des antiquaires de Normandie, sur la théorie des jardins, sur les vignettes des chansons de Béranger, etc., petites dissertations toutes pleines d’idées élevées et fines, d’appréciations à la fois impartiales et sympathiques, — rares exemples des impressions et des jugemens d’un amateur supérieur également capable d’admirer et de critiquer, de sentir les beautés et de reconnaître les défauts.

Le genre et le nombre de ces essais, tous étrangers à la politique contemporaine, n’empêchaient pas que M. Vitet ne prît à ses incidens et à ses luttes un vif intérêt, moins par goût et dessein personnels que par sympathie et fidélité envers ses amis, le duc de Broglie, M. de Barante, M. Duchâtel et moi-même, tous plus attirés et plus engagés que lui dans cette voie. Il parlait et agissait comme nous avec une sincérité désintéressée. Quand le pouvoir passa du