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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/417

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Les souverains de l’Asie centrale, quelque sages et prévoyans qu’ils soient, ne sont jamais certains de vivre en paix avec la série innombrable de frères, neveux et cousins que leur donne la polygamie musulmane. On l’a vu, la guerre civile de l’Afghanistan n’a pas été autre chose qu’une suite de luttes fratricides. Débarrassé de ses premiers rivaux, Shire-Ali retrouva bientôt un ennemi redoutable dans celui de ses fils sur lequel il devait le plus compter, tant sont fragiles les liens de la famille sous l’empire de cette religion.

Mohamed-Yakoub-Khan, second fils de l’émir, a joué, malgré sa jeunesse, un grand rôle dans les discordes de ces dernières années. A la mort de Dost-Mohamed, — il avait alors dix-sept ans, — le gouvernement de Hérat lui fut confié sous la tutelle d’un chef afghan, homme d’âge et d’expérience. La mère de Yakoub est originaire des frontières du Pendjab; lui-même a été élevé par un musulman de l’Inde : aussi ne s’étonnera-t-on pas que ce jeune prince ait pris les Anglais pour modèle en beaucoup de choses, notamment pour les exercices militaires. D’un esprit fin et pénétrant, ce fut lui qui faillit découvrir le déguisement de M. Vambéry lorsque ce voyageur passa par Hérat au mois de novembre 1863, en costume de derviche mendiant, à son retour de Samarcande. Le gouvernement de cette ville était du reste un poste fort difficile; placée entre la Perse, l’Afghanistan et la Boukharie, elle a appartenu tour à tour aux souverains de ces divers états. Les Hératis se ressentent de ces dominations successives; cependant, conquis d’assaut et pillés comme de juste par l’armée de Dost-Mohamed, ils ne cachaient pas leur regret d’être séparés de la Perse. Ils avaient donc besoin d’être tenus par une main rigide. Yakoub fit voir tout de suite qu’un tuteur lui était inutile. Quelques révoltes partielles furent comprimées sévèrement, quoique sans excès de cruauté, eu égard au temps et aux mœurs du pays. En résumé, Hérat fut l’asile le plus sûr de Shire-Ali jusqu’au jour où ce monarque put rentrer dans sa capitale. Il y trouvait des renforts, de l’argent, et pouvait se diriger de là, suivant les événemens, soit sur les provinces de Caboul et de Candahar, soit vers les provinces turkestanes comprises entre l’Hindou-Kouch et l’Oxus. Cette situation favorable était surtout l’œuvre de Yakoub, qui se montra de plus fort habile général dans la dernière campagne, terminée par la chute définitive d’Azim et d’Abdoulrahman.

L’émir était-il jaloux de l’influence que son fils avait acquise sur les troupes et sur le peuple? C’est possible ; mais on croit qu’il voulait surtout dépouiller Yakoub de la succession au trône que l’opinion publique semblait lui attribuer, afin de la reporter sur un autre enfant plus jeune, Abdoulah-Khan. Quand Shire-Ali se rendit auprès