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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/410

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cependant fini par réussir ; ils avaient emporté cette position, qui leur permettait de poursuivre le mouvement tournant dont ils espéraient le succès. Bientôt, à mesure que ce mouvement se dessinait, le commandant de la garde prussienne, le prince Auguste de Wurtemberg, croyant sans doute le moment décisif venu, prenait trois de ses brigades qu’il lançait de front sur Saint-Privat. Cette troupe solide et énergique, après s’être avancée d’abord intrépidement, ne tardait pas à être arrêtée par le feu de Canrobert, qui la faisait reculer en lui infligeant des pertes colossales. Bientôt pourtant le mouvement du corps saxon achevait de se prononcer et atteignait déjà Roncourt, où nos troupes ne pouvaient plus se maintenir, de sorte que le malheureux 6e corps se trouvait menacé de toutes parts. La lutte devenait impossible. Évidemment, si à l’heure où s’accomplissaient ces dernières péripéties la garde impériale, qui servait de réserve, était arrivée, tout aurait pu changer ; mais, par un fatal contre-temps, la garde était loin, elle se trouvait derrière le corps de Ladmirault, qu’elle essayait de soutenir. Malgré toute sa bonne volonté, le général Bourbaki ne pouvait connaître la position de Canrobert. Le commandant en chef présent au combat aurait pu seul prendre une décision opportune ; il n’y était pas ! Canrobert restait sans secours ; il était nécessairement obligé de se retirer, et sa retraite entraînait celle de l’armée tout entière. Cette bataille de 100,000 Français contre 220,000 Allemands coûtait aux vainqueurs près de 20,000 hommes ; la garde royale seule avait perdu plus de 8,000 hommes. Nous avions perdu, quant à nous, près de 12,000 hommes, et la conséquence de cette journée nouvelle était de rejeter tout à fait l’armée française sous Metz. Le maréchal Bazaine semblait en vérité se rendre un compte bien peu sérieux de la situation lorsque le soir, pour consoler un de ses officiers, il disait que ce n’était pas la peine de s’inquiéter, qu’on allait tout simplement prendre le soir des positions qu’on aurait prises le lendemain.

Ainsi la guerre était à peine ouverte depuis douze jours, elle aboutissait à ces deux sanglantes rencontres, qui, en montrant tout ce qu’il y avait de virilité héroïque dans nos soldats, résumaient le temps perdu, les imprévoyances et les irrésolutions du commandement. Saint-Privat après Bezonville, après Borny, après Spicheren, après Frœschviller, les fatalités s’enchaînaient ! Le dernier mot, c’était cette armée française, qui avait reçu le nom d’armée du Rhin, violemment rejetée sous le canon de Metz, enfermée désormais dans un cercle de fer, séparée de la France, victime de la frivolité et de l’impéritie de ceux qui avaient préparé ce désastre, d’où allaient naître de nouveaux désastres.


CH. DE MAZADE.