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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/406

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Il y eut assurément des morts sans nombre. Dans tous les cas, Ladmirault restait sur son terrain, gardant la plus fière attitude.

Pendant que les soldats de Ladmirault se conduisaient avec cette énergie, la lutte ne s’interrompait nullement sur tout le reste de la ligne. Les Allemands avaient fait arriver sur le champ de bataille des forces nouvelles, le VIIIe, le IXe ’corps, qui passaient la Moselle à Novéant. Avec la division du prince de Hesse, ils essayaient de tourner nos positions par le bois des Ognons derrière Rezonville ; mais ils étaient tenus en respect par les voltigeurs et les chasseurs de la garde. Devant Rezonville même, ils renouvelaient leurs attaques d’infanterie, de cavalerie, sur le front des grenadiers de la garde et sur le 6e corps, ils échouaient toujours. Ils faisaient leur dernière tentative à huit heures du soir. Une charge à outrance était dirigée sur Rezonville par la cavalerie du général Rauch, elle venait se briser sur les baïonnettes des zouaves et des grenadiers de la garde, énergiquement conduits par le général Bourbaki. C’était la fin de la bataille, une des batailles les plus acharnées et les plus sanglantes, qui avait couché par terre 32,000 hommes, 16,000 de notre côté, 16,000 du côté des Allemands. En réalité, à qui restait la victoire ? Évidemment, si l’armée française n’avait pas pu enlever Vionville et Mars-la-Tour, où étaient encore les Prussiens, elle ne restait pas moins maîtresse de ses positions ; elle campait à Rezonville comme le matin, et même le général de Ladmirault passait la nuit plus en avant sur la droite, à la ferme de Greyère. On faisait face à l’ennemi, on ne reculait pas devant lui ; mais ici s’élève la plus grave, la plus douloureuse de toutes les questions : pouvait-on renouveler cet effort le lendemain pour s’ouvrir décidément la route de Verdun ? l’a-t-on voulu un seul instant ? en eut-on même la pensée ? Il est bien clair dans tous les cas que, si on l’avait voulu, il fallait se hâter ; laisser un jour à l’ennemi, c’était lui donner le temps de grossir devant nous, d’appeler des forces nouvelles en marche de tous côtés pour le rejoindre.

Que le maréchal Bazaine, avant de se décider, eût réfléchi et qu’il ne se fût pas laissé emporter par une impatience toujours facile à ceux qui n’ont pas la responsabilité, qu’il eût pesé les chances d’un nouveau combat à livrer dès le lendemain matin avec une armée qui venait de passer onze heures au feu, de perdre 16,000 hommes, rien n’eût été plus simple. Ce qu’il y a de plus frappant, de plus caractéristique, c’est que Bazaine ne paraît pas avoir délibéré un moment avec lui-même sur cette possibilité de poursuivre immédiatement son effort. A ceux qui lui disaient le soir qu’il fallait pousser les Prussiens dans la Moselle, il répondait : « Vous ne savez pas ce qui se passe ailleurs, je ne suis pas si libre de mes mouvemens. » Il n’en savait pas lui-même beaucoup plus que ceux