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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/400

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françaises étaient intactes. Ce combat rapide et après tout brillant pour nos armes nous coûtait, il est vrai, plus de 3,000 hommes ; il coûtait aux Prussiens plus de 5,000 hommes. Un de nos plus vaillans chefs de corps, le général Decaen, mortellement blessé, avait payé de son sang l’avantage et l’honneur de la journée. Le maréchal Bazaine lui-même avait été légèrement atteint. Le soir, à Longeville, l’empereur recevait le maréchal en lui disant de l’accent d’un homme à demi soulagé : « Vous avez donc rompu le charme ? » Du moins on s’était bien battu, le feu de l’armée française semblait s’être ravivé, nos soldats retrouvaient, avec une certaine gaîté guerrière, le sentiment de leur valeur. En un mot, cette courte et rude rencontre avait suffi pour raffermir en un instant et relever l’esprit militaire.

Après cela, il est bien certain que, s’il y avait un éclair ou une apparence de victoire, c’était surtout une victoire morale. Stratégiquement le résultat restait aux Prussiens, qui, même repoussés, avaient atteint leur but. Le coup de tête du général de Goltz avait réussi, puisqu’il nous avait retenus, puisqu’il nous avait fait perdre un jour qui profitait singulièrement au prince Frédéric-Charles en marche pour nous arrêter au-dessus de Metz, de sorte que dans les deux camps on pouvait revendiquer une part de succès. Des officiers allemands ont dit que le maréchal Bazaine aurait dû ce jour-là, en vrai homme de guerre, prendre un parti plus décisif : ou bien se jeter avec toutes ses forces sur les corps prussiens qu’il avait devant lui, auxquels il pouvait infliger une défaite signalée, ou bien refuser le combat et poursuivre à tout prix une retraite à laquelle les heures étaient si dangereusement comptées. Toujours est-il que rien n’était décidé, que le combat de Borny, décoré par les Allemands du nom de bataille de Colombey, restait une affaire honorable sans influence sur l’issue définitive des événemens, qu’après comme avant la vraie et grande question était à vider par les armes ou par la rapidité des marches sur la route de Verdun.

La question en effet, elle était tout entière sur cette route, sur le massif montueux et accidenté de la Lorraine occidentale qui se déroule depuis Toul, entre la Moselle et la Meuse, s’abaissant du côté de la Moselle par des pentes abruptes et boisées, coupées par intervalles, entre Pont-à-Mousson et Metz, de déchirures profondes, de gorges, le Rupt de Mad, le ravin de Gorze, qui débouche à Novéant, le vallon d’Ars, où coule la Mance. C’était là peut-être un champ de bataille à disputer, si on se laissait devancer, et dans tous les cas une région à traverser pour marcher sur Verdun. Il fallait commencer par gagner ces hauteurs qu’on aborde par des passages tortueux et difficiles en quittant Metz. Il y a plusieurs routes : la principale, la plus directe, remonte d’abord la Moselle, passe à Longeville, où