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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/380

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I

On s’était battu tout le jour sur la Sauer comme sur la Sarre, le soir du 6 août on était en retraite. Tant que l’armée du maréchal de Mac-Mahon avait gardé une chance, elle avait certes vaillamment disputé le terrain. Bientôt assaillie, débordée, menacée sur tous les points, elle avait fini par plier sous le poids des masses allemandes, qui se pressaient sur les plateaux, qui arrivaient jusqu’à Frœschviller, dont l’église était en flammes. On abandonnait, la rage au cœur, ce champ de bataille couvert de morts et tout en feu. Une fois le mouvement commencé, on se précipitait de tous les côtés, par les bois, par la route de Frœschviller, par l’Éberbach, vers Reichshofen, dernière issue par où l’on pouvait se sauver, et on n’avait plus même de temps à perdre ; on était serré de près, les Allemands, tournant toutes les positions, arrivaient sur nos traces et harcelaient déjà les débris de l’armée française jusque dans Reichshofen, qu’ils couvraient d’obus. Heureusement l’ennemi, épuisé lui-même par cette lutte meurtrière, se montrait d’abord peu pressant dans la poursuite, et on avait les Vosges, où l’on pouvait se dérober. Après quatre heures du soir, la retraite était définitive, complète et, il faut le dire, passablement désordonnée. Ces malheureux soldats décimés, exténués, n’avaient plus ni cohésion ni organisation, ils allaient au hasard. Les uns, au nombre de plusieurs milliers d’hommes, turcos, zouaves, soldats de la ligne, artilleurs débandés, couraient par Haguenau vers Strasbourg. D’autres se jetaient dans les défilés les plus voisins, à travers les bois. Le gros du 1er corps, ce qui en restait, prenait la route de Niederbronn, où l’on rencontrait la division Guyot de Lespart, du 5e corps, dont on ne pouvait plus se servir que pour se protéger, pour tenir en respect les coureurs ennemis. Le maréchal, demeuré au feu jusqu’au bout, était dans cette foule, donnant à tous pour point de ralliement Saverne. Il y avait près de 40 kilomètres à parcourir après dix heures de combat !

Ce fut assurément une rude étape. On marchait tristement, par une claire nuit d’été, à travers ces magnifiques défilés des Vosges, si faciles à défendre. « C’était pitié, a-t-on dit, d’abandonner tant de belles positions. » Généraux, officiers, soldats de toutes armes et de tous les régimens, canons, voitures, tout se confondait. On n’avançait que péniblement. Les hommes, qui n’avaient pas mangé de la journée, qui avaient tout perdu, sacs et vivres, seraient tombés sur la route de fatigue et de besoin, s’ils n’avaient trouvé quelque secours dans les villages, dont les habitans offraient de modestes provisions les larmes aux yeux, en songeant que d’un instant à l’autre ils allaient être livrés aux Prussiens. Au matin, malgré