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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/37

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rendu le plus grand service qu’un homme puisse rendre à un homme, celui de le préserver d’une folie aussi funeste que généreuse. Je me suis trouvé avec eux dans les mêmes relations que toi, avec cette différence que je ne m’étais pas follement attaché à l’un et à l’autre et que je n’ai bâti pour mon compte aucune espèce de roman. J’ai constaté les faits sans m’en laisser imposer par les apparences : d’une part, un homme rassasié d’émotions violentes, arrivé au besoin du repos, préoccupé avant tout d’un sentiment paternel qui est la seule passion saine à cet âge, et sacrifiant aux scrupules prévus de Jeanne son repos et sa liberté, entrant enfin avec un sourire triste et désillusionné dans les épines d’un mariage déraisonnable ; d’autre part, une fille ennuyée, malade, bonne aussi, bonne avant tout, mais lasse d’aimer en vain et de courir après des fantômes, se dévouant sans logique à un vieillard qui ne la désirait pas et qui, ayant une autre famille, n’avait pas besoin d’une jeune femme pour le soigner. Manoela ignore trop le monde et la vie pour qu’elle puisse se passer d’un conseil sain et sévère. Elle m’a donc consulté sans me rien cacher des niaiseries et des légèretés de sa vie, que du reste je savais déjà. Elle ne s’est pas présentée à mes yeux comme aux tiens, sous l’aspect d’une énigme piquante à débrouiller. Je l’ai prise comme elle est pour lui dire sans humeur et sans tremblement nerveux des vérités moins dures, mais plus positives que celles que tu lui as dites. Je tenais beaucoup à la guérison de sa prétendue lésion au cœur, ayant acquis la certitude de mon diagnostic. Je lui ai offert, non pas mon culte idolâtrique, c’eût été mentir, ni mes caresses enivrantes, ce n’est point une spécialité, mais tout simplement le mariage. Elle a eu peur, elle s’est méfiée jusqu’au dernier moment, et tout à coup, devant se marier à huit heures, elle est arrivée chez moi à deux heures du matin. Je lui ai su gré de son courage, et une heure après nous courions sur la route d’Italie, laissant le fiancé surpris sans doute, mais délivré.

« Je ne l’ai pas trompée, je l’ai épousée, et je la ramène ouvertement, au grand scandale de mes concitoyens, qui ne lui présenteront pas leurs femmes ; mais je les attends tranquillement chacun au lendemain d’une bonne maladie que j’aurai su conjurer et guérir. Je ne suis pas en peine du bon accueil qui sera fait alors à ma petite femme, si douce, si timide et si gracieuse. Je ne suis certes pas un berger d’Arcadie, un Lara encore moins, et si je ne porte pas de préjugés dans le choix d’une compagne, je n’y porte pas non plus d’illusions. C’est parce que Manoela est un être sans aucun lien avec le monde social et sans aucune appréciation des choses humaines que je l’ai préférée à toute autre. Celle-là m’appartient absolument, ne voit que par mes yeux, n’entend que par mes oreilles,