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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/36

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et ses relations avec mes parens à l’époque de sa mort avaient passé inaperçues dans une grande ville où nous avions tenu si peu de place. Il eût fallu une enquête pour retrouver les circonstances dont nous redoutions le rapprochement, et cette enquête, personne au monde n’avait de motifs pour la faire ou la demander. Presque toute la famille de Mauville avait disparu. La terre avait été vendue, et aucune personne de ce nom n’habitait plus le pays.

De Bordeaux je me rendis à Marmande, où mon nom était complétement inconnu, et je trouvai la même version encore plus arrêtée avec des détails, vrais ou non, encore plus défavorables au marquis, à sa mère et à ses sœurs. Quelques personnes se souvenaient de Mlle Moessart, digne et douce jeune fille que le marquis avait chassée, disait-on, sans motifs, dans un accès de colère. On n’avait plus entendu parler d’elle.

Je pus donc détruire les craintes de Jeanne et celles de M. Brudnel. Les bans furent publiés avec la joie de n’avoir plus à se séparer. On s’étonna beaucoup dans le pays ; mais notre position était si nette et si facile à prouver, Pau est une ville si exclusivement absorbée par l’exploitation des étrangers, ma mère et ma sœur étaient d’ailleurs tellement irréprochables et respectées, que l’étonnement n’eut rien de malveillant ni d’obstiné. M. Brudnel passa bien pour notre bienfaiteur, mais on n’attribua son attachement pour nous qu’aux soins que je lui avais rendus, et ce fait me mit vite en plus grande réputation que si j’eusse opéré des cures admirables. J’ai été depuis lors le plus heureux des époux, des fils et des pères, en même temps que le plus occupé des médecins. Nous avons pu acheter une maison plus vaste et plus rapprochée de la ville que le chalet de M. Brudnel et nous y réunir à notre meilleur ami, dont j’espère prolonger assez la vie pour qu’il bénisse ses petits-enfans ; mais je ne dois pas clore ce récit sans transcrire une lettre de Vianne, que je reçus à Pau quelques jours après mon mariage.

« À présent, mon ami, tu sais de reste pourquoi j’ai cessé avec soumission et respect de prétendre à la main de celle que tu regardais comme ta sœur. Elle a dû te dire que, me voyant très affecté de son hésitation et connaissant la solidité de mon caractère, elle avait daigné me confier le secret de sa naissance et celui de son attachement pour toi. Présente-lui l’hommage d’un éconduit qui sera toujours pour elle et pour toi l’ami le plus dévoué.

« Quant à moi, j’ai disposé de ma destinée. Après avoir disparu de Montpellier pendant quatre mois, j’y suis revenu marié avec une bonne, jolie et aimable personne que tu connais. Je l’ai enlevée la veille de son mariage avec cet excellent et chevaleresque Anglais, qui m’en veut peut-être, et qui a grand tort, car je crois lui avoir