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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/34

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comme de la plainte et du découragement dans l’improvisation que nous entendions d’ici. Est-ce parce qu’il n’est pas venu ?

— Eh bien ! oui, répondit-elle, c’est pour cela ! Maman s’est crue obligée de lui persuader que j’étais sa sœur pour qu’il n’eût jamais l’idée de m’aimer : elle a trop bien réussi. Il ne peut plus m’aimer autrement.

— Il est pourtant très jaloux de moi ! dit M. Brudnel.

— Belle raison ! Est-ce que les frères et sœurs n’ont pas aussi leurs jalousies ?

— Mais il est malade du chagrin de n’être plus ici à toute heure.

— Ou il aime quelque autre personne qu’il va voir aux heures où il pourrait être ici !

— Ah ! Jeanne, s’écria ma mère, te voilà donc jalouse aussi ?

— Pourquoi ne le serais-je pas ?

— Et tes belles théories sur l’amour désintéressé, sur l’égoïsme qu’il faut vaincre, sur la joie de sacrifier son bonheur à celui des autres ?

— Oui, dit Jeanne en se levant, j’en suis toujours capable ; qu’il aime quelqu’un et qu’il le dise, qu’il me le confie, je le servirai de tout mon pouvoir, je m’oublierai, et le dévoûment me sera une force invincible.

— Et tu seras heureuse de ton sacrifice ? Non-seulement plus tard, quand tu l’auras accompli, mais tout de suite en voyant Laurent aux pieds d’une autre ?

— Oui, dit Jeanne avec effort.

— Bien vrai ? Songe que c’est très sérieux ce que tu vas répondre. — Jeanne s’était levée. — Où vas-tu ? lui dit ma mère en la retenant.

— Laisse-moi, répondit-elle d’une voix étouffée, il faut que je pleure. C’est lâche, je le sais, mais ai-je dit que je n’aurais pas des momens de faiblesse et de souffrance ? Si la vertu ne nous coûtait rien, elle ne serait rien !

— Mais si elle coûtait la vie ? dit M. Brudnel en la retenant aussi.

— Si elle coûtait la vie, dit Jeanne, on serait trop heureux !

— Ah ! ma Jeanne, c’est du désespoir, cela !

— Eh bien ! peut-être, s’écria-t-elle éclatant en sanglots. N’importe ! dites-moi la vérité, je veux la savoir à présent ! Dites-moi qui il aime…

— Toi, toi seule au monde, m’écriai-je en la serrant dans mes bras, où elle s’évanouit suffoquée par le bonheur.

Je n’étais pas beaucoup plus fort qu’elle. Nos bien-aimés parens durent nous soutenir tous deux. Ils nous firent asseoir à leur place et s’éloignèrent. Ils étaient aussi heureux que nous.