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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/31

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du chalet, le cœur très soulagé de la crainte de perdre la présence de Jeanne. Je sentais revenir tout entière mon ancienne amitié pour M. Brudnel désormais libre et pur de tout reproche. Notre situation respective pouvait être un peu délicate encore, mais il s’y mêlait je ne sais quel besoin de rire discrètement ensemble de l’arrivée du troisième larron, et une pointe de gaîté nous venait très à propos pour effacer les chagrins ou les dépits du passé.

Quant à Vianne, je ne croyais pas un mot des suppositions paradoxales de M. Brudnel. Je pensais que Manoela était partie pour échapper à ce mariage sans amour qui était tour à tour son ambition et son épouvante. Qui sait, me disais-je, si elle n’a pas menti pour dégager généreusement M. Brudnel de sa parole ? Ne se faisant plus d’illusion sur la possibilité de le passionner, elle a eu du courage, du désintéressement et de la fierté. Étrange nature, capable de s’être fait engager comme danseuse à quelque théâtre, tout aussi bien que d’aller s’enfermer dans un couvent ; il m’a semblé que la prière et la danse remplissaient ses journées avec la Dolorès. En somme, cette fidélité à l’instinct spontané, au mépris de la raison et des intérêts positifs n’est point tant à dédaigner. Les inspirations sauvages ont leur grandeur.

Le chalet de M. Brudnel était charmant avec ses lumières roses dans la nuit bleue. La campagne était parfumée comme pour un jour de fête. Je n’eus pas le temps d’aller à lui quand il descendit de voiture. Il se jeta dans mes bras, m’appela son cher enfant, et il était non-seulement heureux, il était gai. Jeanne fut aussi charmante pour moi que de coutume. Elle ignorait que l’on m’eût confié son secret ; M. Brudnel seul savait que je l’avais surpris et que ma mère avait été forcée de me le révéler.

M. Brudnel était attendu au chalet ; on nous y servit un souper très bon, et tout le monde mangea avec appétit. Le nom de Manoela ne vint sur les lèvres de personne, et il y eut comme un bonheur enjoué dans toutes nos paroles. Après le repas, sir Richard prit une lumière pour voir comment était disposé son nouvel établissement. Nous le suivîmes, et comme je trouvais une chambre particulièrement jolie : — Ce sera la vôtre ! dit-il vivement, car j’espère bien que vous allez redevenir mon médecin et mon compagnon.

— Mais non, lui dis-je, vous êtes guéri !

— Guéri à la condition de ne pas vivre seul ! — Et me parlant bas, il ajouta : — D’ailleurs c’est très nécessaire. Votre mère vous dira pourquoi.

J’étais impatient de le savoir. Dès que nous fûmes chez nous, je questionnai ma mère. — Il est en effet au moins très utile pour nous, me dit-elle, que jusqu’à nouvel ordre tu ailles demeurer chez ton