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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/26

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voir. Le hasard voulut que Jeanne fût seule à la maison. Il fut si frappé de sa ressemblance avec Fanny qu’un moment il crut la voir elle-même et balbutia des paroles éperdues. Jeanne l’aurait pris pour un fou, si elle n’eût été très émue elle-même. Il y a longtemps que Jeanne avait surpris ou deviné le secret de sa naissance. Romanesque, elle a toujours attendu son père comme une sorte de génie bienfaisant, et toute figure nouvelle d’un certain âge l’a toujours plus ou moins troublée. J’arrivai à temps pour dissiper leur mutuel embarras. Je reconnus sir Richard tout de suite et fis signe à Jeanne de se retirer.

« Alors, me saisissant les mains, sir Richard s’écria : — Fanny ! cette jeune fille !.. Expliquez-moi cette ressemblance ! Parlez-moi de Fanny Ellingston ! pauvre chère Fanny !

« Je ne voulus rien avouer avant d’avoir pénétré ses sentimens et connu les causes de son apparent oubli. Quand je fus bien sûre de lui, je lui révélai la vérité et lui remis ses lettres à Fanny avec celles qu’elle lui avait écrites de chez la Ramonde. Je lui montrai l’acte de naissance de sa fille et l’acte de décès de la mienne ; mais il n’avait pas besoin de ces preuves pour ne pas douter de ma parole.

« Tu vois donc bien que tu n’as rien à craindre de l’autorité de sir Richard sur Jeanne. Il ne peut ni la reconnaître, ni l’adopter sans faire deviner le mystère de sa naissance. Elle est et sera toujours à nous. »

— Hélas ! pas tant que tu crois, répondis-je tristement. La voilà engouée de ce père romantique et fatal, et comme en somme elle est libre, elle peut le suivre et l’appeler mon père en pays étranger. Je crois qu’elle le préférera bien vite à nous.

— Pas à moi ! reprit ma mère ; depuis que Jeanne sait sa propre histoire, sa tendresse pour moi s’est encore accrue ; nous ne nous séparerons jamais.

— Mais je te l’ai dit, et j’avais un pressentiment de la vérité, tu la suivras où elle voudra que tu la suives, et je resterai seul. Je ne pourrai aller avec vous, moi. M. Brudnel ne pourra me souffrir auprès de Manoela.

Ma mère essaya de me tranquilliser, mais elle était fatiguée et n’avait plus que quelques heures à dormir, la nuit étant très avancée. Je la quittai en lui disant que je l’aimais encore plus que je ne l’avais aimée, mais j’emportais au fond du cœur une tristesse inquiète qu’elle ne put dissiper.

III.

Le lendemain, elle partit pour Montpellier avec Jeanne, après m’avoir expliqué en peu de mots que Manoela ni personne au monde ne