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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/24

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Bielsa l’appelait, tu t’en souviens, la fille de son cœur. Par la suite, divers hasards nous ont fait savoir que M. Brudnel avait reparu à Londres après une longue et cruelle maladie, et qu’ensuite il était parti pour de grands voyages. C’est toi qui m’as fait connaître son retour par la singulière coïncidence de votre rencontre aux Pyrénées et de votre subite sympathie réciproque. »

Ma mère ayant terminé là son récit, je lui demandai de m’expliquer comment sir Richard avait retrouvé sa fille et pourquoi il l’aimait tant, après avoir si longtemps oublié volontairement son existence. Je voyais dans cette soudaine tendresse plus de caprice que de véritable sentiment paternel. Comment se faisait-il d’ailleurs que mon nom ne l’eût pas frappé lorsque nous avions fait connaissance au Bergonz ? C’eût été une bonne occasion de s’informer au moins de ce qui concernait la mort de Mme de Mauville, et il eût dû aller sur-le-champ questionner la personne qui lui avait été si attachée.

— Il y a à cela une raison bien simple, répondit ma mère : c’est que M. Brudnel, qui avait connu Adèle Moessart, fille du régisseur de Mauville, n’avait jamais connu Mme Bielsa. Si, lorsqu’il retourna au château après mon départ, on put lui dire que j’avais épousé Moreno le berger, il n’y avait pas de raisons pour qu’il en demandât davantage, et même, voyant que mon souvenir était pénible pour Fanny, il évita de la questionner sur mon compte. Il était loin de penser que, dans un cas désespéré, c’est à moi qu’elle s’adresserait.

« Ton nom ne lui a donc rien rappelé, rien appris, et quand je t’ai chargé de lui parler de moi, ce que tu as beaucoup tardé à faire, je ne sais pourquoi, j’ignorais s’il avait conservé de ses terribles amours un souvenir tendre ou amer.

« Je dois t’apprendre maintenant pourquoi, au milieu des affreux événemens dont il fut victime, il ignora les véritables circonstances de la mort de Fanny et l’existence de son enfant. Emporté mourant par son fidèle valet de chambre, il fut recueilli et soigné secrètement dans une maison de campagne aux environs de Bordeaux ; ainsi au moment où la pauvre Fanny expirait dans mes bras, il était fort près d’elle, bien près d’expirer aussi.

« La blessure n’était pourtant pas très grave par elle-même, bien qu’il eût eu l’épaule entièrement traversée par une balle ; mais l’agitation de la fuite et l’exaspération morale lui occasionnèrent de tels accès de fièvre nerveuse qu’on désespéra souvent de sa vie. Il tomba ensuite dans une prostration complète, dont il ne sortait que pour demander à John des nouvelles de Fanny. John le trompa pour l’apaiser, et dès qu’il le vit en état de quitter sa retraite, il lui fit accroire que Mme de Mauville l’attendait à Londres. Il le fit donc embarquer au plus vite. John voulait à tout prix éloigner Richard