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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/236

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cultés semblables ne sont point impossibles sans doute dans des conditions plus régulières, sous un régime organisé ; mais elles trouvent leur correctif dans les institutions mêmes, elles n’atteignent pas l’essence du gouvernement, qui reste le dépositaire invariable de nos relations extérieures, et voilà pourquoi la chose la plus pressée aujourd’hui est d’organiser des institutions fixes où nos traditions diplomatiques aient un refuge et des garanties assurées au milieu des mobilités d’une assemblée souveraine.

Cette malheureuse discussion des impôts nouveaux, du reste, se ressent visiblement de la fatigue et de l’incohérence qui se manifestent un peu partout. Elle marche lentement, assez’confusément, et le résultat le plus clair, c’est que deux mois sont déjà passés sans que l’état soit légalement en possession des ressources budgétaires dont il a besoin, de sorte que ces lenteurs constituent déjà un déficit au moins partiel au détriment du trésor. Certes de toute façon cette discussion trop prolongée ne manque’pas d’importance, et même en certains jours elle est des plus instructives, des plus intéressantes. L’inconvénient est que dans tout cela il n’y a point un plan d’ensemble s’imposant avec quelque autorité, ou du moins ce plan, s’il existe, disparaît dans une mêlée tumultueuse d’amendemens, de motions de toute sorte. On procède par détails, par fragmens ; pour éviter un impôt, on en propose d’autres qui ne sont souvent ni bien calculés ni sérieux. La fantaisie individuelle fleurit en matière financière ! Un jour, un jurisconsulte arrivant tout droit de Bretagne découvre la grande nouveauté du timbre des journaux, et il faut que M. Francisque Rive, M. Raoul Duval, lui rappellent avec bon sens, avec justice, que l’impôt sur le papier qui grève les journaux a été voté précisément pour remplacer le timbre. Un autre jour, M. de Belcastel imagine de faire la fortune du trésor par une taxe sur les pianos. À son tour survient M. de Lorgeril, qui, après le voyage le plus minutieux à travers tous les objets imposables, ne trouve rien de mieux que taxer les chapeaux ; battu sur ce point, il se rejette sur les photographies, qu’il veut timbrer. Ces imaginations se produisent naïvement, sérieusement ; elles se donnent libre carrière, il faut les examiner, les discuter. Les inventeurs de recettes financières ont leur journée, ils font leur discours, c’est au mieux ; seulement avec tout cela on fait perdre à l’assemblée un temps qu’elle pourrait employer à organiser le pays, à voter les lois constitutionnelles que la commission des trente met à son tour trop de lenteur à lui soumettre.

Qu’en résulte-t-il ? M. Thiers le disait tout récemment dans une lettre à un candidat qui se présente aux élections dans la Vienne : la conséquence est « un état d’anxiété qui interrompt le travail, cause aux classes laborieuses des souffrances cruelles, retarde la réorganisation de la France et compromet gravement sa considération en Europe. »