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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/229

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slavisme et du pangermanisme ! Rien ne serait certainement plus curieux et plus inattendu que de voir l’Autriche dans une alliance qui se proposerait le partage de l’Orient, et l’accession de l’Angleterre ne serait pas un phénomène moins imprévu. Ce qu’il y a d’assez étrange, c’est que les journaux allemands, malgré leur assurance, ne laissent pas de se montrer perplexes ; tantôt ils célèbrent le voyage de l’empereur François-Joseph comme la manifestation visible de l’influence de la Prusse renouant la grande alliance du nord qui doit disposer de l’Europe, de l’Orient et de l’Occident ; tantôt ils semblent laisser voir une méfiance secrète à l’égard de cette visite, comme s’ils craignaient que l’Autriche, en retrouvant l’alliance de la Russie, ne devînt plus indépendante et plus forte vis-à-vis de l’Allemagne, que le rapprochement particulier des deux empires ne servît à d’autres desseins. Où est la vérité ? Dans tous les cas, il est infiniment probable et même certain que le pangermanisme et le panslavisme n’ont point été de l’entrevue de Saint-Pétersbourg, que, si on a parlé de l’Orient, c’est bien moins pour allumer de nouveaux incendies que pour éteindre ceux qui pourraient devenir une menace, pour concerter une politique de concessions amicales, de modération et de prudence. Les journaux allemands n’auront réussi qu’à raviver un instant, par une ardeur factice ou calculée de polémique, une question qui n’existe pas pour la diplomatie et à causer inutilement un peu d’émotion aux Turcs ; mais, s’il n’y a pas de coalition possible pour l’Orient, pourquoi y en aurait-il donc ? Serait-ce pour faire la haute police de l’Occident ? Autrefois cela s’est vu sans doute ; alors du moins on avait un but, une politique, on était lié par une certaine solidarité morale et même religieuse : on faisait une croisade contre la révolution. Aujourd’hui où serait le mot d’ordre, le programme de la croisade nouvelle ? Serait-ce par hasard la lettre que l’empereur Guillaume vient d’écrire sérieusement au vieux lord John Russell à l’occasion du meeting peu sérieux tenu à Exeter-Hall pour applaudir à la politique allemande et pour protester contre les usurpations papistes ?

Une coalition, une sainte-alliance ! Ceux qui en parlent si légèrement et qui prennent des ombres pour des réalités ne réfléchissent pas qu’on n’a recours à des combinaisons de ce genre que pour faire face à un danger précis, pour réprimer une impatience d’ambition et de conquête, pour contenir quelqu’un. Si aujourd’hui il y a quelque part en Europe un danger ou une menace, la France n’y est apparemment pour rien, et ce n’est point contre elle qu’on pourrait songer à se tenir en garde. La France sait ce qu’elle doit à son malheur et à sa dignité. Elle n’est nullement agitée des passions violentes et batailleuses que ses détracteurs se plaisent quelquefois à lui attribuer ; elle n’est en aucune façon disposée à se jeter ou à se laisser entraîner dans une guerre nouvelle et intempestive qui ne ferait qu’aggraver ses épreuves, elle ne