Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/222

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


haute lutte. On prierait volontiers l’auteur de se détendre, de ne pas faire saillir ses muscles, de ne pas viser aux exploits herculéens; on lui demanderait presque, si on osait, de parler de temps en temps comme tout le monde. J’ai noté un détail qui rend bien mon impression. L’auteur dit quelque part : « Au bruit du cheval qui s’arrêtait, la porte de l’auberge s’ouvrit, et l’aubergiste parut une lanterne à la main. » Ce cheval qui s’arrête, cette porte qui s’ouvre, cet aubergiste qui paraît, assurément ce n’est rien ; on est heureux pourtant de retrouver quelque chose de simple, on respire, on reprend haleine, on se rappelle le début d’un chapitre de Walter Scott ou une toile de Wouvermans. Le plaisir que cause ce détail, détail très insignifiant sans doute et auquel le poète n’attache aucun sens, est la condamnation la plus expressive de ses énormités. Le style, comme la pensée, tout affecte des formes et prend des poses athlétiques; l’héroïsme des cœurs fiers est énorme, la bêtise des pauvres gens est énorme. Passe pour la férocité des révolutionnaires à laquelle conviennent en effet les traits démesurés; mais, si tout est excessif, tout est confondu. Il n’y a plus de proportion, plus de mesure, plus de vérité. On ne reconnaît ni la nature ni l’homme, c’est une sorte de chaos.

Veut-on toucher du doigt ce que nous venons de signaler, voici un exemple emprunté à l’une des parties les plus estimables du tableau. Certainement M. Victor Hugo a été bien inspiré lorsqu’il a montré dans l’épisode de la Flécharde l’humble peuple devenu le jouet sanglant des révolutions. Pauvre Michelle FIéchard! on lui a tué son mari, on va lui tuer ses enfans. Pour qui? pour quoi? elle n’en sait rien. Fidèle image de tant d’existences inoffensives écrasées sous les ruines après que des mains criminelles ont ébranlé la chose publique! Poussé par un sentiment d’humanité qui l’honore, bien qu’il n’ait pas mesuré peut-être toute la portée de son récit, M. Victor Hugo a tracé une peinture d’où résulte une accusation terrible contre les révolutionnaires. Vainement a-t-il représenté les bleus adoptant les trois enfans de la Flécharde, vainement a-t-il décidé que les pauvres innocens seraient détruits par la scélératesse d’un Vendéen, l’impression qui reste, l’image définitive au milieu des péripéties de cette horrible histoire, c’est bien celle-ci : le peuple, le vrai peuple, le peuple laborieux et honnête, écrasé au profit d’un petit nombre d’ambitieux. On dirait en vérité qu’il n’est pas dans ce monde pour autre chose; c’est sa fonction et sa destinée. Humanum paucis vivit genus, comme disait le poète du temps des césars. Ces pauci dont parle le poète latin, c’étaient autrefois les tyrans d’en haut, un Tibère, un Caligula, un Néron; aujourd’hui ce sont les tyrans d’en bas, ceux qui exploitent les idées gé-