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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/21

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« — Pourquoi ne le serait-elle pas ? reprit mon mari. Madame la marquise a eu du chagrin, elle pleurait tous les jours, mais, grâce à Dieu et aux bons soins de ma femme, elle n’a point été malade. Ah ! vous regardez notre pauvre logis ? Ce n’est pas bien beau, mais c’est propre, et bientôt ce sera plus meublé ; nous n’avions qu’un enfant, nous allons en avoir deux.

« Bielsa parlait ainsi en suivant de ses yeux pénétrans les regards de M. de Mauville, qui s’étaient fixés sur le berceau destiné à mon second enfant. Il reporta son attention sur moi et vit de reste que mon mari ne mentait pas, car, si Fanny avait réussi à cacher sa situation, il m’eût été impossible de cacher la mienne. Il parut calmé et prit un air de fausse bonhomie pour dire qu’il n’était pas nécessaire de séparer si brusquement la marquise de ses amis dévoués. — Et puis, dit-il, en s’adressant à Bielsa, je voudrais vous parler.

— Ils sortirent ensemble, et le marquis, froissant un papier entre ses mains, le donna à Bielsa en lui disant d’un ton impérieux : — Où est l’enfant ?

« Bielsa vit que c’était une lettre de sir Richard que le marquis avait surprise. Il ne fallait pas espérer de le tromper sur tous les points. — L’enfant est mort en naissant, répondit-il.

« — Quelle déclaration a-t-on faite ?

« — Parens inconnus.

« — Qui a enlevé la marquise ? Qui l’a amenée ici ?

« — Moi.

« — Pour la réunir à son amant ?

« — Oh ! non certes ; mais pour sauver son honneur et le vôtre.

« — Moreno, dit le marquis en tirant un portefeuille de sa poche, tu m’as toujours bien servi, et je t’aimais. Tu viens de me rendre un plus grand service. Je puis compter sur ton silence et sur celui de ta femme ?

« Bielsa repoussa le portefeuille avec un geste si énergique que cet objet tomba par terre, et que le marquis fut forcé de le ramasser lui-même, ton père ne voulant pas même y toucher.

« — J’aime bien, dit-il, l’argent que je gagne avec mon travail, mais non pas celui qui est une marque de mépris. Si vous ne comptez pas sur ma discrétion, c’est que vous ne m’avez jamais estimé. En ce cas, vous auriez tort de me payer, on ne peut pas compter sur les gens qui acceptent ces conditions-là. D’ailleurs je n’ai pas de conditions à accepter ; c’est à moi d’en faire. Je me tairai donc, à la condition que vous pardonnerez à votre femme et que vous la traiterez avec douceur.

« — À cette heure, dit le marquis avec un sourire singulier qui n’échappa point à Bielsa, je peux oublier le passé, pourvu que madame accepte le présent…