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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/19

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compter absolument sur les promesses de sir Richard, il y avait déjà manqué une fois…

« — Tais-toi, s’écria-t-elle ; dans ce temps-là, il ne m’aimait pas comme il m’a aimée depuis, et d’ailleurs il ne m’avait pas fait de promesses positives. À présent je compte sur lui, j’y compte absolument. Écrivons-lui, j’écrirai dix lettres, s’il le faut, à toutes les adresses qu’il m’a données ; d’ailleurs celle de sa sœur lady C…

« — S’il a tenu parole, dit Jean Bielsa, il doit être à présent du côté de Mauville. Pouvez-vous nous dire l’endroit où il avait coutume de se tenir caché pour vous voir en secret ?

« — Il se cachait déguisé chez un braconnier qui demeurait à trois lieues de chez nous, — et elle nous donna des indications assez nettes cette fois. — N’écrivez pas, lui dit ton père, j’irai ; mais auparavant réfléchissez !

« — À quoi ? dit Fanny étonnée.

« — Oh ! il faut réfléchir, lui dis-je. Ta faute est un fait accompli, caché, sauvé ; tu as une fille à aimer, elle vivra loin de toi, mais je veillerai sur elle ; je t’en réponds, elle sera heureuse et bien élevée. Le temps et la bonne conduite effacent les soupçons ; un moment, que tu peux hâter par ta volonté, viendra où tu pourras la rapprocher de toi sans qu’on sache qui elle est. Pour cela, il faut retourner chez ton mari, dire que tu as voulu mourir, mais que tu n’en as pas eu le coupable courage, et que tu es venue me trouver, moi ton ancienne amie… L’effroi qu’aura causé ta disparition forcera ta belle-mère à des ménagemens, et quant à ton mari, malgré ses violences, il t’aime encore, et avec de la patience et de la soumission tu peux gagner beaucoup sur lui. La vie est toujours possible à qui fait son devoir. Il faut rompre avec M. Brudnel, crois-moi, il le faut absolument, il faut même lui cacher l’existence de l’enfant…

« — Non ! non ! s’écria Fanny, je veux au contraire qu’il en soit informé. J’ai prévu que je pourrais mourir en couches, et je lui avais écrit une lettre… Depuis j’en ai écrit une autre de chez la Ramonde pour lui dire la naissance de Jeanne.

« — C’est une effroyable imprudence ; donne-moi ces lettres !

« — Il y en a d’autres, il y a toutes celles que Richard m’a écrites. C’est la seule chose que j’aie emportée de Mauville.

« — Donne-moi tout cela ; il faut le brûler.

« — Non, il ne faut rien brûler, dit Bielsa. Il ne faut pas rompre le seul lien qui existe entre la petite Jeanne et son père ; c’est son droit, à cette enfant, et un jour peut venir où elle nous reprocherait de l’en avoir privée. Ce n’est qu’un droit moral, j’en conviens, mais ces droits-là valent quelquefois les droits écrits. Donnez-moi toutes