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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/18

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« Au bout d’un quart d’heure, Mme de Mauville, ayant suivi les conseils de Bielsa, s’éloignait avec lui, couverte d’un vêtement de dessus qu’il avait pris dans notre boutique et qui lui donnait l’aspect d’une paysanne. Il y avait joint des chaussures épaisses afin que l’on ne pût reconnaître la trace de ses petits pieds. Il eut soin d’ailleurs d’effacer les premières empreintes et les siennes propres sur le sable du parc. Ils gagnèrent à pied le rivage peu éloigné de la Garonne, où ils prirent le bateau. Ils se firent descendre à Podensac, à peu de distance de Bordeaux. Je les y attendais et je les conduisis chez la Ramonde, une brave sage-femme, sœur aînée de mon mari. C’était une personne sûre, dévouée et habile, obligée d’ailleurs par état au secret le plus absolu. Mon mari avait calculé toutes les chances qui favorisaient son projet.

« Fanny n’était pas trop fatiguée, elle mit Jeanne au monde deux jours après. Forte et courageuse, pleine d’espoir et d’illusions, elle se croyait sauvée. Sa fille, belle et bien constituée, fut portée à l’hospice, inscrite, comme née de parens inconnus, sous le nom de Jeanne, mais reprise aussitôt et emportée par une bonne nourrice que la Ramonde nous indiqua dans son voisinage.

« Huit jours après, Fanny était assez rétablie pour venir chez nous, où elle passa pour une de nos parentes. C’est alors qu’il fallut la faire expliquer sur ses projets ultérieurs. Elle ne voulait pas retourner chez son mari, elle comptait que sir Richard, dès qu’il la saurait en état de voyager, viendrait la chercher pour la conduire en Amérique. Il connaissait sa position, il était allé chercher l’argent nécessaire au voyage, car il était gêné à ce moment-là ; mais sans nul doute il se le procurerait et serait en mesure d’enlever Fanny comme il le lui avait promis.

« — Mais où vous trouvera-t-il ? lui demanda Bielsa.

« — Nous allons lui écrire.

« — Où ?

« — Ah ! je ne sais pas, il est allé en Angleterre ; il devait être de retour et caché aux environs de Mauville lorsque, ne le voyant pas reparaître au jour convenu, j’ai écrit à votre femme de venir à mon secours.

« — Il y a de cela dix jours ; il s’est donc trouvé retardé, peut-être est-il encore en Angleterre, peut-être est-il en route. Où lui écriviez-vous ?

« — Oh ! partout, il me donnait chaque fois une nouvelle adresse. Depuis quelque temps, il ne tient pas en place ; je sais qu’il va cherchant de tous côtés les moyens d’effectuer notre fuite et notre séjour en Amérique.

« Je fis observer doucement à Fanny qu’il ne fallait peut-être pas