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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/17

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laissait un petit héritage que mon mari crut augmenter par le commerce. Nous prîmes donc auprès de Bordeaux un modeste établissement. C’est là que tu es né et que j’ai eu trois ans de bonheur sans mélange.

« Après ces années paisibles arrivèrent de grands chagrins. Je voyais approcher avec joie le moment où j’espérais avoir une fille, lorsque je reçus de Fanny la lettre suivante : « J’ai été bien coupable envers toi. Les malheurs et les fautes que tu m’avais prédits se sont réalisés. Mon mauvais destin s’accomplit. Je vais être mère, et l’absence de mon mari à l’époque de ma faute rend impossible la tentative de le tromper. — Viens à moi, accours, mon Adèle ! Jusqu’ici j’ai pu cacher ma situation ; mais dans quinze ou vingt jours, si R… ne vient pas et si tu m’abandonnes, je suis perdue. Je t’ai offensée,… raison de plus pour une âme comme la tienne !

« P. S. — Je me promène tous les soirs au bout du parc, sous les cèdres. »

« Je voulais partir tout de suite pour Mauville ; par le bateau à vapeur, le voyage n’était ni long ni pénible. Bielsa s’y opposa. — Ta présence, me dit-il, ne ferait que confirmer les soupçons, s’il y en a, et il doit y en avoir. Le marquis est trop soupçonneux, la douairière est trop malveillante, les belles-sœurs sont trop jalouses pour qu’il n’y en ait pas. Il faut que les choses inévitables se passent hors du château. J’emmènerai la jeune marquise, je l’enlèverai, s’il le faut ; je la conduirai et je la cacherai ici près. Laisse-moi faire ; s’il y a quelque chose de possible, je le ferai, mais seul, non avec toi. — Il partit après m’avoir donné ses instructions détaillées et précises.

« Il avait un grand cœur, ton père le contrebandier, nous avons eu bien raison de l’aimer. Résolu, actif, prudent et audacieux, il mena son entreprise à bonnes fins. Il ne se présenta pas au château, on eût facilement reconnu le Moreno ; c’était son ancien sobriquet de berger. Il guetta Fanny, la joignit le soir dans le parc, et lui persuada aisément de fuir avec lui. Le marquis était absent pour trois jours. Fanny s’était vivement querellée avec sa belle-mère le soir même. — Prenez ce prétexte, lui dit ton père. Courez chez vous, écrivez et laissez-y une lettre où vous direz que la haine de la marquise vous chasse, et qu’elle ne vous reverra pas vivante. Rien de plus, rien de moins. On croira à un suicide, on vous cherchera autour de Mauville ; vous aurez le temps d’aller à Bordeaux sans qu’on soit sur vos traces.

« — Et après ? dit Fanny.

« — Après, on verra. Surtout n’emportez rien, ni effets ni argent. On ne fait pas de préparatifs quand on veut se tuer. »