Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/15

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Qu’elle reste donc ta sœur, répondit ma mère. Pour ce qui concerne sir Richard, attendons le résultat de ses réflexions.

— Quelles réflexions ? Il ne peut rien déclarer sans attirer sur toi de graves dangers. Il n’est permis à personne de substituer un enfant à un autre, car mes commentaires me conduisent à penser que, ma vraie sœur étant morte en naissant, Jeanne a pris sa place, et que mon pauvre père, qui ne respectait pas beaucoup la loi, a fait dresser un acte de naissance à la place d’un acte de décès. S’il en a été ainsi, je ne veux pas que tu sois recherchée comme complice d’une pareille irrégularité, et dans ce cas j’interdis à sir Richard de faire acte d’autorité paternelle dans ma famille.

— Pauvre sir Richard, dit ma mère, je vois qu’il sera bien difficile de te réconcilier avec lui ! Dans quelque sens qu’il agisse, tu trouves toujours une cause d’hostilité ! J’espère pourtant qu’il n’y aura point de lutte ouverte, et jusqu’à nouvel ordre je conférerai avec lui séparément.

— Comme tu voudras ! mais dis-lui de ma part que je lui défends de t’exposer au soupçon ou à une affaire très fâcheuse. Il ne peut jamais reconnaître Jeanne, et je lui interdis de l’essayer. Je connais et j’invoque la loi ; Jeanne nous appartient. Je serai son frère et son protecteur envers et contre tous. Je m’oppose à ce qu’elle assiste au mariage de Manoela, parce que je ne veux pas que Manoela soit la confidente d’un secret si grave. Elle n’y comprendrait rien et en parlerait avec la Dolorès, qui en parlerait à tout le monde. Les femmes font bon marché de l’autorité légale, et toi-même tu ne me parais pas avoir jamais compris les graves conséquences de ton sublime dévoûment pour la marquise de Mauville.

— Allons ! dit ma mère, il faut donc te tranquilliser pour empêcher d’inutiles et pénibles conflits avec M. Brudnel ; c’est trop tôt, c’est beaucoup plus tôt que je ne le voulais : j’aurais préféré te laisser croire encore qu’il y avait entre Jeanne et toi des obstacles insurmontables ; mais tu m’arraches la vérité. Je ne veux pas que tu puisses supposer que ton père a commis à mon instigation une faute aussi grave que celle de tromper la municipalité. Tu as vu l’acte de naissance bien authentique de ta sœur Jeanne, morte en naissant : je ne t’ai pas montré son acte de décès, voilà tout ; mais il existe, et aucun officier civil n’a été trompé. Jeanne, la fille de mon amie Fanny Ellingston, a été portée aux enfans trouvés, d’où on l’a retirée aussitôt pour la mettre en nourrice. Telle était la volonté de sa mère, qui ne voulait pas la laisser exposée au juste ressentiment de son mari. Les circonstances étaient telles qu’il ne pouvait pas douter de sa faute, et c’était un homme terrible, capable de tout ; mais, pour te faire comprendre les nécessités que j’ai subies et acceptées, il