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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/131

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vieux polythéisme naturaliste; cela ne suffît point à mettre un peuple en dehors du christianisme. Les destinées mêmes de l’Évangile en Russie offrent à ce point de vue une singulière leçon. Le sentiment encore en partie païen de la population influe sur la conception religieuse de l’individu : il n’a point eu de prise sur la religion nationale elle-même. La foi importée dans ces sauvages contrées du nord s’y est conservée sans corruption, sans altération, aussi pure qu’aux bords du Bosphore. Le paganisme intellectuel de certaines classes ne s’est fait jour que dans quelques sectes latérales, dont il explique en partie l’existence et la bizarrerie.

Le christianisme en Russie n’est point seulement une religion, c’est une église, une institution nationale, la première, la plus ancienne et l’on peut dire la plus populaire de toutes. Le scepticisme est commun en Russie, l’esprit de négation est parfois plus radical, plus bruyant que partout ailleurs, l’église y est rarement attaquée. L’indifférence n’est point, comme en Occident, seule à retenir dans le sein de la religion les hommes qui dépassent les limites du dogme. En perdant la foi de ses enfans, l’église russe garde généralement leurs sympathies, ils reportent sur elle quelque chose de l’attachement qu’ils ont pour leur patrie. Les deux choses paraissent à tous si bien liées ensemble que le Russe qui renonce au culte national excite la colère publique moins comme un apostat que comme un transfuge. Tous les partis s’entendent avec le pouvoir et le peuple dans cette affection pour l’église, et la plupart lui font une place dans leurs plans. L’intérêt politique se joint ainsi à l’intérêt religieux pour attirer l’attention sur un culte regardé comme le ciment du plus vaste empire du globe. Notre ignorance de la confession chrétienne dont elle est le principal membre nous rend l’étude de l’église russe plus difficile en même temps que plus nécessaire. Cette forme du christianisme lui étant toujours restée étrangère, l’Occident n’en a qu’une idée confuse. Catholiques et protestans, croyans et libres penseurs, se sont habitués à la regarder avec un dédain qui leur en a rarement permis l’examen. On a fait beaucoup de théories sur la supériorité relative des peuples protestans et des catholiques, on n’a guère mis en doute l’infériorité des peuples du rite orthodoxe oriental, et on en a toujours rendu la religion plus ou moins responsable. Nous voudrions essayer de faire connaître dans son esprit et dans ses formes cette église tant méprisée, à laquelle les siècles ont lié l’avenir de la Russie. Nous ne voulons ni l’attaquer ni la défendre; nous voulons seulement la dépeindre. Notre tâche est d’en rechercher les principes et la constitution, d’en peser la valeur morale et politique, pour en apprécier l’influence sur le grand empire dont les destinées sont attachées aux siennes.