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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/13

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l’autre soir ! Et cette nuit elle était levée la première, elle l’embrassait sans témoins ! Elle l’aime donc ? Est-ce elle qu’il épouse ? Me trompe-t-on ? me laisse-t-on pour consolation la problématique fidélité de la Manoela ? Mais tout cela ne peut se décider sans moi, et ma mère exige une patience par trop aveugle ! Je ne veux pas que Jeanne, dupe de la froideur de ses sens ou des bizarreries éthérées de son imagination, séduite peut-être par le nom et la fortune, devienne, dans la fleur de son âge, la compagne, la garde-malade d’un vieillard ; non, je ne le veux pas, je ne le souffrirai pas !.. à moins pourtant,… — un éclair trouble passait devant mes yeux, — à moins qu’elle ne soit sa fille !

Mille souvenirs vagues se pressèrent dans mon esprit. Elle n’était, disait-elle autrefois, ni la fille de ma mère, ni celle de mon père. J’ai pourtant vu des actes irrécusables, Cécile-Jeanne, née du légitime mariage de mes parens… D’ailleurs pourquoi me cacherait-on ce secret de famille ? Quel qu’il soit, je l’accepte ; mais s’il n’existe pas, si Jeanne est ma sœur, je ne permettrai pas qu’elle dispose d’elle-même sans me consulter, et, quittant la fenêtre, j’allais descendre au salon au risque d’offenser ma mère, lorsqu’on ouvrit la porte au-dessous de moi ; je me glissai jusqu’à la rampe de l’escalier et j’entendis Jeanne dire à demi-voix dans le vestibule : — Oui, oui, mon père, nous irons certainement ; comptez sur nous. Embrassez-la pour moi.

Ma mère et Jeanne reconduisaient sir Richard par le jardin. Je pus remonter à ma chambre et me jeter sur mon lit. Puisqu’on dissimulait avec moi, je pouvais dissimuler aussi et paraître ignorer le secret qu’on ne daignait pas me révéler.

Mais, au lieu de dormir, je pris encore ma tête dans mes mains et retombai dans des perplexités poignantes. Jeanne, née du légitime mariage de mes parens et pourtant fille de sir Richard, ne pouvait être que la fille de ma mère, une faute acceptée par son mari, une faute de cette sainte femme, objet d’une vénération sans bornes ! Non, m’écriai-je en me levant sur mon lit et en me tordant les bras, cela n’est pas, cela ne peut pas être ! Et pourtant combien de probabilités péniblement ressassées pour que cela dût être ! L’amour immense de ma mère pour Jeanne, son émotion quand je lui avais appris que sir Richard était mon client, l’intimité qui régnait de nouveau entre eux, leur correspondance qu’il m’était interdit de lire, ces rendez-vous mystérieux… Je ne pus y tenir, je redescendis chez ma mère, qui déjà s’était recouchée, mais qui ne dormait pas. Je tombai à genoux devant son lit, que j’arrosai de mes larmes. — Je suis fou, lui dis-je. Je suis désespéré, pardonne-moi ! Dis-moi que Jeanne n’est pas ta fille !