Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/125

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et par excès de civilité porta sa cruche jusque dans sa chambre. — C’est par cette triviale idylle que débute la biographie romanesque de la femme qui devait un jour voir à ses pieds « le plus puissant monarque du monde. » Après les hommages des paysans, Mlle d’Aubigné reçoit ceux des ducs. Chevreuse la recherche; son ambition s’allume. « Je veux l’aimer, dit-elle, il me fera grande dame, je relèverai par là l’obscurité de ma naissance; » mais déjà, songeant en elle-même qu’une conduite irréprochable est souvent pour une femme jeune et belle le plus sûr moyen de parvenir, elle cherche à concilier les réalités discrètes avec les apparences de la vertu la plus rigide et de la piété la plus fervente. Le roman roule tout entier sur cette donnée, et dans le salon de Scarron comme à Versailles l’auteur nous montre toujours Tartuffe en cornette travaillant à l’avancement de sa fortune.

Il y a là sans doute bien des exagérations, et le romancier doit être rangé parmi les calomniateurs lorsqu’il nous montre Mme de Maintenon organisant dans la maison de Saint-Cyr un sérail pour Louis XIV. Cependant on est bien forcé de convenir que la reine anonyme du déclin a parfois abusé outre mesure de l’austérité dont elle faisait un si grand étalage, et son mariage avec Louis XIV en fournit la preuve. Pour conserver intacte auprès de son royal époux la réputation de vertu qu’elle s’était faite, elle se montrait, comme Armande, jalouse de conserver la charmante douceur du nom de fille, et voulait réduire le roi à l’état de mari honoraire; mais celui-ci s’accommodait mal de cette prétention, et, pour lui montrer qu’elle tenait avant tout à se conduire saintement, elle demanda une consultation à l’évêque de Chartres. Le prélat prit des accommodemens avec le ciel et répondit par ce chef-d’œuvre de casuistique courtisanesque : « C’est une grande pureté de préserver celui qui vous est confié des impuretés et des scandales où il pourrait tomber; c’est en même temps un acte de soumission, de patience et de charité... Malgré votre inclination, il faut rentrer dans la sujétion que votre vocation vous a prescrite. Il faut servir d’asile à une âme qui se perdrait sans cela. Quelle grâce d’être l’instrument des conseils de Dieu et de faire par pure vertu ce que d’autres font sans mérite et par passion ! » Une fois munie de ce laisser-passer épiscopal, Mme de Maintenon croit avoir assez fait pour l’édification du roi, et c’est sans doute en souvenir de cette consultation que de notre temps même on lit dans des livres sérieux que la mission de la veuve Scarron était de « purifier la vieillesse de Louis XIV. » Le romancier ne lui donne pas une mission si haute; il se contente de dire qu’elle travailla fort habilement à la disgrâce de la Montespan, afin de se mettre à sa place, et, pour être juste, il convient d’ajouter que cette disgrâce était parfaitement méritée, car certains dossiers de l’affaire