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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/12

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— Quelqu’un qui est seul avec Jeanne au salon, tu le savais ?

— Certainement, reprit ma mère sans se troubler. Elle a été prête la première. Allons, calme-toi, tout cela est fort naturel. On te dira de quoi il s’agit. Remonte chez toi, tu nous gênerais.

— Vous avez donc des secrets pour moi ?

— Tu le sais bien !

— Je croyais qu’il n’y en avait plus. M. Brudnel…

— Eh bien ! M. Brudnel ?..

— C’est lui qui est ici ?

— Quand ce serait lui. Je ne veux pas que tu le voies encore, fais ce que je te demande, remonte chez toi et dors, à moins que tu ne sois encore jaloux de Manoela Perez et que tu ne veuilles t’opposer à son mariage ?

— Tu sais bien que j’ai des idées tout à fait différentes ; mais je trouve bizarre et, permets-moi de te le dire, je trouve révoltant que M. Brudnel vienne ici avec mystère comme un amoureux espagnol… Enfin je trouve inadmissible et intolérable qu’il embrasse Jeanne comme si elle était sa fille ou sa sœur. Que signifie cette soudaine intimité ? Il vient donc souvent ? C’est sans doute lui que j’ai aperçu déjà…

— Laisse-nous donc tranquilles avec tes soupçons ! dit ma mère en riant, cela n’est pas de mise chez nous. Va-t’en, obéissez à maman, monsieur ! — Elle m’embrassa tendrement et descendit, me laissant stupéfait.

Je restai où j’étais, dans la chambre de ma mère, les coudes appuyés sur la fenêtre, que j’ouvris brusquement pour ne pas étouffer, la tête dans mes mains, en proie à une agitation inconcevable.

Que se passait-il en moi ? Pourquoi cette sorte de rage ? Je haïssais sir Richard de toutes les puissances de mon être. Jamais je n’avais été jaloux de Manoela comme je l’étais de Jeanne. N’est-ce pas tout simple ? me disais-je ; Jeanne est ma sœur, c’est-à-dire mon honneur même, et, non content de m’avoir repris sa maîtresse, il vient me prendre, jusque dans ma maison, l’idéal de pureté que j’ai le droit et le devoir de défendre ! Lui, un homme chaste ! Ma mère est une véritable enfant sur ce chapitre. Une femme peut donc être trop honnête et pécher par excès de vertu ! Peut-elle croire que ce vieillard expérimenté embrasse Jeanne paternellement, lorsqu’elle avoue elle-même qu’il a eu une jeunesse trop ardente ? Qu’est-ce que tout cela ? Pourquoi Jeanne, si réservée, jette-t-elle ses bras au cou d’un étranger, quand elle tend tout au plus la main aux vieux amis de la famille, quand je n’ose, moi, poser mes lèvres que sur son front ? Et ce mystère ! pourquoi venir le soir par des chemins dérobés ? Jeanne était seule avec lui au jardin