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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/113

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sorte de marchandises, et marchand en gros de veuves inconsolables. » — Vous devriez, lui dit ce courtier, songer à vous marier. Je connais une dame, de l’une des meilleures maisons d’Andalousie, qui vous a remarqué depuis longtemps et qui serait heureuse de vous connaître. Si vous le souhaitez, je vous présenterai chez elle. — L’offre est acceptée, don Marcos achète un habit neuf, et le voilà qui présente ses hommages à dona Isidora. Il est séduit par la beauté de l’appartement, l’élégance des suivantes, la vaisselle qui s’étale sur les dressoirs. Isidora lui présente son neveu, qui touche le clavecin, les suivantes dansent et jouent des castagnettes, et, pour achever l’enchantement, on sert un souper somptueux sur une table éclairée par quatre chandeliers d’argent massif. C’était plus qu’il n’en fallait pour séduire don Marcos ; il se dit en lui-même qu’en vendant les chandeliers, la vaisselle et les meubles, il pourra se faire de bonnes rentes. — Faites ma demande, dit-il au courtier. — La réponse arrive le lendemain, le soir même on signe le contrat, et quelques jours après l’église le ratifie.

Don Marcos, en entrant pour la première fois dans la chambre nuptiale, avait oublié de mettre les verrous; le matin, il sommeillait doucement auprès d’Isidora, lorsque tout à coup Inès, l’une des suivantes, entre à grand bruit. « Ma compagne Marcelle, dit-elle, s’est levée la nuit, elle a emporté mes bardes, et volé du même coup les habits de noces de monsieur et de madame, qui n’avaient point fermé leur porte. » Don Marcos saute au bas du lit, Isidora se dresse sur son séant, sa perruque roule sur le parquet, et elle voit avec terreur l’une de ses dents postiches accrochée dans les moustaches de son époux. La pauvre dame, qui n’avait pas eu le temps de donner à son visage « les façons journalières, » se sauve dans un cabinet voisin, et don Marcos, qui trouvait la neige des hivers là où il avait cru trouver les roses du printemps, tombe anéanti dans les bras d’un fauteuil. Il se lamentait et se frappait la cuisse, lorsque dona Isidora sortit de son cabinet avec de nouveaux cheveux et si bien peinte, que Marcos s’imagina qu’on lui avait encore une fois changé sa femme. Après quelques éclats de colère, les choses s’arrangèrent au mieux, et le soir les époux étaient à table, lorsque deux hommes vinrent prier Isidora de rendre au maître d’hôtel de l’Amiral de Castille la vaisselle qu’il lui avait prêtée. Il fallut s’exécuter. Les envoyés du maître d’hôtel étaient à peine sortis qu’un fripier, accompagné de valets et de portefaix, vient enlever les meubles qu’il avait loués pour quinze jours, et qu’on avait gardés un mois sans le payer. Une lutte s’engage. Le propriétaire de la maison accourt au bruit, et donne l’ordre aux malencontreux locataires de déguerpir au plus vite, car ils faisaient trop de tapage,