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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/102

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signe à vivre de la vie de l’homme civilisé, la loi de sa disparition graduelle est partout la même, et toutes les étapes qu’il peut essayer de faire aujourd’hui vers un autre genre de vie ne le sauveront pas, il est trop tard; le barbare et l’homme policé, paraît-il, ne peuvent ici vivre côte à côte. La nature avait fait présent à celui-là du champ le plus étendu qu’elle eût donné à aucune autre nation pour le coloniser, le peupler. Là sont les plus belles eaux, les plus vastes plaines, les plus fertiles alluvions, les plus riches mines, les plus denses forêts, les plus grands lacs, les rivages les mieux défendus. La nature, généreuse et patiente, a laissé au Peau-Rouge le temps nécessaire pour tirer profit de tous ces trésors, de tous ces avantages. Le Peau-Rouge n’a pas voulu se plier à la dure loi du travail, qui est celle de toute l’humanité; il n’a pas voulu labourer le sol, le féconder de ses sueurs; les plaines, les forêts, il ne les a utilisées que pour la chasse, — les eaux, que pour une pauvre pêche faite le plus souvent à l’arc, et à la fin, comme si la nature s’était lassée d’attendre, le blanc est venu, qui a porté sur tout ce continent une énergie, une ardeur indomptables. Il a bâti des villes, créé des ports, jeté sur les lacs et les fleuves des navires sans nombre, et uni par une canalisation savante, la plus longue qui existe sur le globe, les eaux douces aux eaux de l’Océan. Il a partout exploité les mines, installé des fermes, des manufactures, des usines, défriché les bois, construit des routes, des chemins de fer, des télégraphes, et un jour, dans un accès d’audace que plus d’un croyait ne devoir pas réussir, il a joint les deux océans, l’Atlantique et le Pacifique, par un ruban de fer continu à travers l’immense étendue des prairies. Ce jour-là a sonné le glas du Peau-Rouge. On peut plaindre le pauvre indigène, mais on ne doit accuser que lui de sa défaite et de sa mort.

Curieuse et mélancolique destinée que celle de cet enfant du désert condamné fatalement à disparaître, parce qu’il n’aura pas voulu se mêler à ses vainqueurs, et profiter des leçons qu’ils lui apportaient, alors qu’en une autre circonstance mémorable c’est le barbare, ce sauvage de Germanie, qui a tant de ressemblance avec les Peaux-Rouges, qui a vaincu et régénéré l’homme civilisé ! Ici le barbare envahisseur a détruit le vieux monde romain pour en former l’Europe moderne, là le sauvage aborigène aura regardé passer sans le comprendre le civilisé venu d’Europe, et la jeune Amérique se sera faite sans lui ; bien plus, sa race aura entièrement disparu le jour où le grand continent sera tout à fait colonisé.


L. SIMONIN.