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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/870

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ber dans le piége qui lui était tendu : l’exemple d’Ali-Pacha n’avait pas été perdu pour lui. Avant qu’il osât s’exposer à encourir la disgrâce de son maître, il lui fallait plusieurs années de paix pour reconstituer son armée et pour restaurer ses finances. Écrasé par les impôts dont il l’avait chargé et par la conscription militaire, le peuple égyptien était au désespoir. Le premier signe de défection armerait contre le vassal rebelle le fanatisme religieux de ses sujets. D’où venait la force de Méhémet-Ali, son immense influence sur ses coreligionnaires ? Des succès qu’il avait obtenus contre les insurgés ; C’était à cette guerre sainte qu’il était redevable de la facilité avec laquelle il avait pu faire dans son armée et dans son gouvernement les innovations que Constantinople avait imitées. Comment pouvait-il donc se retirer ouvertement de la lutte, évacuer la Morée sans y être contraint par la force ? À qui livrerait-il les forteresses, Modon, Coron, Navarin ? Aux Grecs ? mais les Grecs étaient dans l’incapacité la plus absolue de déployer un appareil militaire qui pût justifier aux yeux des Turcs la moindre capitulation d’Ibrahim. Les troupes égyptiennes ne se retireraient que devant l’envoi d’un corps européen assez considérable pour donner à cette retraite volontaire l’apparence de la contrainte.

Un semblable expédient eût eu les plus heureux effets en 1827 ; il n’était plus en 1828 de nature à suspendre les préparatifs de la Russie. « Le bruit court, écrivait le 29 mars l’amiral Codrington, que le tsar a déjà déclaré la guerre à la Porte. Au lieu de signer le traité de paix dont les bases étaient complétement arrêtées, la Perse, à l’instigation du sultan, a recommencé la guerre. Abbas-Mirza a traité l’empereur comme nous avait traités Ibrahim. L’irritation bien naturelle de nos alliés a donné lieu à une foule de bruits ridicules. On a dit que la Russie allait faire la guerre à l’Angleterre, puis on a prétendu que c’était à la France, à l’Autriche, qu’elle voulait s’en prendre. Je ne doute pas que l’empereur Nicolas ne soit impatient des délais que lui opposent nos ministres, et il a sujet de l’être. J’espère que ses résolutions, quelles qu’elles soient, hâteront les décisions du cabinet britannique. » La Russie pouvait bien songer à vaincre par la hardiesse de ses déterminations les scrupules de l’Angleterre, les résistances mêmes de l’Autriche ; elle n’avait assurément aucun mauvais dessein contre la France. « Ce qui me paraît le plus vraisemblable, écrivait de son côté M. Miège, c’est que la Russie aura dit : Agissons de concert, ou j’agis seule. »

L’escadre russe avait perdu cinq bas-mâts à Navarin, bien que plusieurs de ses bâtimens, les frégates entre autres, eussent peu souffert. Ses réparations s’étaient prolongées au-delà de toute prévision. Le 12 avril cependant, toute la division qui avait combattu à Navarin, à l’exception du vaisseau le Gangut, que l’amiral Heïden