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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/855

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l’amiral anglais accentuait plus durement encore son refus. « Vous devez savoir aussi bien que moi, messieurs, leur disait-il, que, si les ressources gaspillées pour cette expédition eussent été employées en faveur de la Morée, l’armée d’Ibrahim eût éprouvé le même destin que sa flotte, et la Grèce n’eût pas eu à subir les nouveaux reproches que lui a valus la fâcheuse conduite des Chiotes. »

L’amiral de Rigny éprouvait une profonde sympathie pour le colonel Fabvier. On ne pouvait en effet rester insensible aux preuves multipliées que ne cessait de donner ce vigoureux soldat de son courage, de son dévoûment à sa nouvelle patrie et de son désintéressement. C’était une de nos gloires nationales qu’il fallait arracher une seconde fois au sort funeste qui la menaçait ; mais à la première ouverture de retraite qui lui fut faite Fabvier répondit avec son assurance et sa gaîté habituelles. « Je reconnais bien votre aimable amitié à vos inquiétudes, écrivit-il à l’amiral le 20 février 1828 ; tranquillisez-vous. Quoique nos gens frémissent un peu sous la bride, quoique du dehors on les agite par tous les moyens, tout échoue devant l’affection que me portent mes soldats, même les irréguliers. Depuis deux mois, on me laisse sans poudre, sans boulets, — des intrigues tous les jours, — et cependant, si ces chiens de marins avaient gardé le blocus, depuis longtemps tout serait fini. »

Le 12 mars 1828, Tahir-Pacha jetait dans la citadelle de Chio un renfort de 2 500 hommes. C’en était fait désormais de l’espoir de voir tomber cette place. « Les malins, écrivait Fabvier à l’amiral, veulent que ce soit moi qui donne le signal du départ. Ils font crier pour aller en avant, les mêmes qui se sont sauvés des tranchées il y a cinq jours, et qui m’ont laissé seul. De toute façon, il faudra bien que cette affaire-ci finisse. Je suis indigné de l’abandon où l’on m’a laissé ; tout ce que je vous demande pour le moment, c’est d’envoyer sauver les malheureux qui ont été compromis ici par de mauvaises mesures. » La frégate la Fleur de Lys, commandée par le capitaine Lalande, avait été détachée le 16 février du blocus d’Alger pour renforcer la station du Levant ; elle arrivait à propos dans l’Archipel. L’amiral de Rigny l’expédia sur-le-champ devant Chio. Le 20 mars 1828, à midi, la Fleur de Lys débarquait à Syra un premier convoi de fugitifs ; quelques jours après arrivaient à Égine la frégate l’Hellas, le brûlot de Canaris et le brick le Nelson, chargés de familles qui venaient demander au gouvernement un asile et du pain. Les palikares avaient pris passage sur des bâtimens spezziotes. L’irritation de ces malheureux, celle de la populace, excitée par la vue d’un si lamentable spectacle, s’élevèrent bientôt, nous dit le capitaine Lalande, jusqu’à la frénésie. « Le colonel Fabvier, criait-on à Syra aussi bien qu’à Égine, est un traître. Il a donné