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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/846

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la fuite ; en effet, lorsque Chabannes, croyant le saisir, entra dans la forêt, Louis était depuis longtemps parti, fuyant à bride rendue vers la marche de Bourgogne. Comme il n’était pas homme à oublier, dès qu’il fut roi, il fit payer par la prison à Chabannes le mauvais tour que celui-ci avait voulu lui jouer ; mais, comme d’autre part il se connaissait en caractères et en talens, il n’avait garde de se priver des services d’un tel soldat ; probablement aussi pensa-t-il que sa conduite passée envers le dauphin rebelle lui était une sûre garantie qu’il serait fidèle envers ce même rebelle devenu roi. Il jugea bien ; tiré de sa prison et créé grand-maître de l’artillerie, Antoine de Chabannes fut un des serviteurs les plus constans et les plus habiles du gouvernement de Louis XI.

Un Chabannes plus célèbre vint ensuite, Jacques II, maréchal de La Palisse, qui, pendant plus de trente-cinq ans, vécut le harnais militaire sur le dos, sans le déposer une heure ; cependant nous nous arrêterons à ces deux premiers, et cela pour plusieurs raisons, dont la principale est que les premiers Chabannes appartiennent d’une manière plus étroite et plus spéciale à La Palisse que ceux qui suivirent. C’est le Jacques ier de Chabannes, que nous venons de voir terminer les guerres anglaises à Castillon, qui fit l’acquisition de La Palisse et qui y transporta la résidence de sa famille, et le seul souvenir des Chabannes que contienne encore ce château, c’est le sien. Si nous poussons un jour ces excursions jusqu’à Avignon, nous aurons occasion d’y retrouver le souvenir du maréchal de La Palisse sous la forme de ces bas-reliefs de son tombeau, dont nous avons déjà fait mention ; mais nous n’aurions rencontré nulle part ailleurs et nous ne rencontrerons plus ces premiers Chabannes, dont nous prenons congé sans retour.

Devant le château, à l’entrée du parc, le propriétaire actuel de La Palisse a fait disposer en forme de petit cippe funéraire les débris des pierres sculptées ramassées dans les ruines faites par le temps ou les hommes, des figures de blasons, des armoiries, des devises, tant des Chabannes que des La Guiche, qui possédèrent le château après ces premiers. Une tête sculptée recouverte d’un casque de chevalier domine ce petit monument comme un symbole parlant des souvenirs exclusivement guerriers que réveille cette demeure. Les débris sont aussi humbles que les souvenirs sont grands. Quoi ! voilà tout ce qui reste pour rappeler et consacrer deux longs siècles de travaux, de périls et de services ! Jamais je n’ai mieux senti qu’en regardant ce petit monument à quel point sur notre terre le dieu oubli était proche parent de la déesse mémoire.


Émile Montégut