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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/824

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marchant sur la pointe du pied, comme si elles avaient peur de faire du bruit, et, si d’aventure elles se hasardent à parler dans cette salle où tout à l’heure on aura peine à s’entendre, c’est à voix basse et en chuchotant. Hésitantes, contraintes, elles s’assoient, mais à des distances si respectueuses l’une de l’autre qu’en les regardant à leurs places il vous semble les apercevoir comme dans ce lointain qui est formé par le gros bout de la lorgnette. Gênées par trop d’espace, muettes par trop de silence, elles s’observent immobiles avec une timidité qui arrive par momens à être douloureuse ou avec une réserve polie qui équivaut presque à de la défiance. Tel était à peu près l’aspect de Vichy lorsque je le visitai pour la première fois le printemps dernier, au début de la saison. Ce n’est pas que les visiteurs y fussent rares, car l’on pouvait bien y en compter déjà douze ou quinze cents ; mais si l’on veut savoir combien l’homme est peu de chose, il n’est point nécessaire de le comparer à l’immensité du monde, et l’on n’a qu’à voir le nombre qu’il faut de ces fourmis pour peupler réellement et animer un espace tout juste grand comme l’étendue de prairie qui serait suffisant pour fournir le fourrage nécessaire à la nourriture quotidienne d’un éléphant. C’est un moyen de nous démontrer notre infimité, moins noble sans doute que celui dont Fontenelle s’est servi dans sa Pluralité des mondes, mais qui va aussi directement, qui va même plus directement au but. C’est à peine si on s’apercevait de la présence de ces quinze cents visiteurs répartis par petits groupes dans les demeures et les caravansérails sans fin du moderne Vichy, et comme les hôtes de cette ville de bains sont généralement des malades sérieux, les petits groupes de promeneurs qu’on rencontrait sur le cours ou sous les ombrages du joli parc qui longe l’Allier étaient généralement porteurs de visages qui parlaient avec une éloquence indéniable d’affections hypocondriaques, de tendances à l’hépatite, d’ancienne gastrite et de gravelle commençante. Quant à la population valide de Vichy, elle n’était guère plus gaie que ses visiteurs, car rien n’est sombre comme un hôtelier qui, sur le seuil de sa porte, épie le passage des omnibus chargés de transporter les voyageurs, ou comme un marchand qui observe avec une impatiente inquiétude tout curieux, et pour qui chaque promeneur qui s’éloigne est une déception. Quatre mois plus tard, je suis retourné à Vichy, et cette fois j’ai eu le spectacle de son lendemain de fête. Quelle nécropole ! portes fermées, volets clos, rues désertes ; on aurait dit que tous les habitans étaient morts et avaient été enterrés le matin. Seules les deux églises de la ville restaient ouvertes comme pour faciliter les pieuses méditations à ceux des indigènes qui pouvaient avoir besoin de se rappeler que les fêtes ne durent qu’un jour, que les chances du lucre sont passagères, que le vice lui-même ne tient pas tout ce qu’il promet et