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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/766

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II.

Si la conséquence de la guerre de 1870 eût été simplement de forcer la France à retirer son armée de Rome, bien des motifs d’espoir fussent restés, au moins pour l’avenir, aux catholiques ; mais une conséquence bien plus grave encore des événemens de 1866 et de 1870 fut de créer une Allemagne protestante, forte, animée d’un même esprit, et destinée, comme tous les vainqueurs, à exercer l’hégémonie européenne pendant quelques années. L’état ainsi formé est pour la papauté un mortel ennemi. Deux facteurs en effet composent ce produit improvisé de la victoire, l’un est la Prusse, l’autre est le parti national allemand. Tous deux impliquent dans leur essence même la formelle négation du catholicisme romain.

La Prusse, noyau du nouvel empire, est fille directe du protestantisme ; le protestantisme l’a tirée du néant, a été sa raison d’être. La conception prussienne de l’église subordonnée à l’état, en vue du plus grand bien de la patrie, est l’opposé de la conception catholique, où l’état n’a de valeur que s’il sert l’église et la fait régner. La Prusse est avant tout une armée, une administration doctrinaires, ayant une philosophie vraie ou fausse, mais dont les points fondamentaux sont la négation de la théocratie ; le Syllabus a l’air d’avoir été fait pour elle. Aucun homme d’état prussien n’hésite à reconnaître que l’individu appartient avant tout à l’état, qui le forme, le dresse, l’enrégimente, le conduit. « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes » est une maxime devant laquelle ces modernes imitateurs d’une politique que nous croyions abandonnée font profession de ne pas s’arrêter.

Bien plus hostile encore à la cour de Rome est le second élément dont s’est formé l’empire allemand, le parti patriote. Ici c’est une opposition radicale, absolue. Protestans libéraux ou rationalistes, les patriotes allemands envisagent l’ultramontanisme comme le plus dangereux ennemi de leur patrie et de l’esprit humain. Ils sont convaincus qu’en le combattant ils combattent pour l’avenir, et que cette lutte sera un jour le principal titre du nouvel empire à la reconnaissance de l’humanité, la grande chose par laquelle il justifiera son avénement. Dogmatiques par essence, ils traitent notre libéralisme français, tolérant même pour ce qu’il désapprouve, de faiblesse peu philosophique. Ils mêlent à ces vues une théorie historique en partie erronée. Dans leur orgueil, ils voudraient que l’Allemagne ne dût rien qu’à elle-même, comme si la culture intellectuelle, la religion, l’art, la littérature relevée, la société polie, n’avaient pas été en Allemagne des importations du dehors, des emprunts, dont