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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/757

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— Il est bon pour toi de prendre l’air après dîner, et nous, nous avons à vaquer à nos petits soins de ménage. Va, tu nous retrouveras ici.

Je n’avais pas envie de sortir, je me sentais devenir de plus en plus casanier ; mais j’avais un malade à voir. Je sortis comme les autres soirs ; seulement je n’allai point au café, et je rentrai plus tôt que de coutume.

Notre maison était, comme je l’ai dit, moitié ville, moitié campagne. Située dans le haut des faubourgs, au milieu des jardins, dans un site superbe d’où l’on embrassait tout l’horizon des Pyrénées, elle avait deux issues, l’une sur le chemin de la ville, l’autre sur les champs, où serpentait un sentier assez difficile. Je ne le prenais jamais. Je le pris ce soir-là, craignant d’arriver trop tôt et de gêner ma mère dans ses occupations domestiques.

La nuit était très sombre ; au moment où j’approchais de la petite porte, j’en vis sortir un homme qui fit deux ou trois pas vers moi, se retourna aussitôt, marcha plus vite en sens contraire et se perdit dans l’obscurité. Je me hâtai et trouvai entr’ouverte la porte ordinairement fermée le soir. Je pénétrai dans notre jardin, j’y trouvai Jeanne qui marchait lentement et comme absorbée dans ses rêveries. — Qui donc vient de sortir ? lui dis-je.

— Je ne sais pas, répondit-elle, je n’ai fait attention à rien.

— Tu étais donc bien préoccupée ? Un homme a dû passer près de toi. Le jardin n’est pas assez grand pour que tu ne l’aies pas vu ? Il vient de sortir à l’instant !

— Tu l’as rencontré ? Était-ce le jardinier ?

— Je l’ai mal vu, il m’évitait ; mais il n’avait pas l’allure d’un jardinier. D’ailleurs,… je me rappelle, le jardinier qui vient donner une façon de temps en temps au jardin, et qui n’est justement pas venu aujourd’hui, ne demeure pas du côté qu’a pris ce rôdeur de nuit, et puis il n’aurait pas laissé la porte ouverte.

— S’il a oublié de fermer la porte, allons-y, dit tranquillement Jeanne.

Je la trouvais dans une de ces dispositions songeuses et indifférentes aux choses extérieures où je l’avais vue si souvent les années précédentes. C’était la première fois depuis mon retour. J’en fus affecté et inquiet. Pouvais-je supposer qu’elle eût un secret pour ma mère, ou que ma mère m’eût trompé ? Je n’osai reparler de l’incident et j’attendis au lendemain, me promettant d’observer Jeanne.

George Sand.
(La dernière partie au prochain n°.)