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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/756

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lement nécessaire à sir Richard, dont la santé, tu le sais, est assez fragile. Je trouve qu’il a pris le meilleur parti, car il a une véritable affection pour sa pupille, et, s’il s’y mêle un peu d’amour, sa conduite envers elle et toi, lorsqu’il s’est vu trahi, prouve la supériorité de son caractère.

— Oui, certes, je n’ai pas attendu jusqu’à présent pour l’admirer ; mais, dans tout ce roman dont il t’annonce le dénoûment, je ne vois point apparaître le personnage mystérieux de sa fille. La connais-tu ?

— Je te parlerai d’elle plus tard. Quant à présent, ne songeons qu’à nos projets. Tu es bien décidé à ne pas nous quitter ?

— À moins que Jeanne ne se marie et que je ne vienne, pour mon malheur, à déplaire à celui qui sera son maître.

— Est-ce que par hasard tu serais né jaloux à ce point que le mari de ta sœur te serait d’avance antipathique ?

— Je ne crois pas être né jaloux ; mais j’ai vécu trop jeune d’aspirations trompées. Cette Manoela, dont je rêvais au collége et qui plus tard a été une si grande déception pour moi, a laissé en moi un levain d’amertume. Je me corrigerai à présent que le charme est rompu, et je te réponds que je ferai tout au monde pour être le meilleur ami de mon beau-frère.

— C’est bien vu, mais où prends-tu ton beau-frère après tout ce que vous avez résolu, ta sœur et toi, en mettant l’amour en poudre ?

— Était-ce sérieux de la part de Jeanne ? N’aime-t-elle réellement personne ?

— Si elle aimait quelqu’un en dehors de nous, tu le saurais. Personne n’est plus sincère ; mais es-tu donc dans une disposition d’esprit à souffrir, si elle faisait un choix ?

— Eh bien ! oui, tu vas dire que c’est encore de l’égoïsme, et je le sens si bien que je te promets de vaincre ce mauvais sentiment, si je dois être mis à l’épreuve ; mais comprends donc le doux rêve de bonheur que nous pourrions réaliser, si un étranger ne se plaçait jamais entre nous !

— Et tu comprendrais Jeanne sacrifiée à nos deux personnalités, renonçant au bonheur d’être mère ? Je ne le comprends pas, moi, et j’aspire à la marier. Ce sera peut-être bien difficile, mais avec le temps, la réflexion et la patience… Écoute ! elle joue du piano. Quelle tendresse dans toutes ses idées musicales ! Une âme si belle et si aimante serait condamnée à la solitude ! — Mais ce n’est pas le moment de songer à cela. Qu’il te suffise de savoir que nous n’avons aucun projet quant à présent. Voici l’heure où tu vas lire les journaux du soir. Va vite, afin que nous puissions te revoir à neuf heures, comme les autres jours.

— Je ne me soucie guère des journaux. J’aime autant rester, si tu le préfères.