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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/754

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— Mais en supposant ce genre d’amour, sir Richard a toujours résisté à ses sens, et toi tu cédais aux tiens.

— Moi, j’ai vingt-huit ans !

— Fort bien, mais elle fût devenue ta maîtresse, si M. Brudnel n’était arrivé à temps ?

— Je n’en sais rien. Le dévoûment aveugle de cette pauvre fille m’avait donné un moment de vertige enthousiaste, et l’enthousiasme n’est pas sensuel. J’étais dans le rêve de la chasteté quand Richard nous a surpris, et qui sait si j’eusse succombé à l’égoïsme ? Pourquoi ne veux-tu pas admettre que j’aurais pu triompher du mien ? Je ne m’étais pas abandonné sans combat, et à son insu Manoela, en s’offrant sans condition, me forçait très habilement dans le dernier retranchement de ma conscience. L’arrivée soudaine de M. Brudnel a forcé également mon orgueil à prendre un engagement dont la pensée m’eût fait frémir une heure auparavant et m’a fait frémir aussi une heure après. Ah ! je le sentais bien déjà, jamais je ne pourrai aimer avec mon cœur une femme partagée de cœur elle-même comme l’est Manoela entre son protecteur et moi. Je ne pourrais la séparer de lui qu’en causant à l’un et à l’autre une mortelle douleur. Je l’ai vu, je l’ai compris, et j’ai méprisé en moi le mauvais sentiment qui me portait encore à la disputer. Donc, quelle que soit Manoela, je l’ai mal aimée : affaire de tempérament et d’imagination, autant dire que je ne l’aimerai jamais de manière à la rendre heureuse et à me sentir heureux moi-même.

Ma mère garda le silence un instant, puis elle reprit : — Si pourtant, à l’heure qu’il est, je te disais qu’elle est guérie et qu’elle t’attend ?

— Serait-il vrai ? Ne me cache rien !

— Si M. Brudnel te sommait, au nom de l’honneur, de tenir l’imprudente parole…

— Je dirais à M. Brudnel qu’il a plus que moi à réparer, lui qui a consenti à laisser passer Manoela pour sa femme !

— Mais moi, si je te disais que je te crois lié sérieusement ?

— Toi ? Je partirais à l’instant même, mais avec la mort dans l’âme. Je sacrifierais le repos et la dignité de ma vie à un instant d’amour-propre irréfléchi ; mais si ton estime est à ce prix…

Je fondis en larmes. Ma mère m’entoura de ses bras. — Respire, me dit-elle, je suis contente de toi. Je n’ai point à exiger une si cruelle expiation. Manoela, sans être guérie, est hors de danger et reprend la petite santé qu’elle avait avant ces grands orages. Elle n’est plus sous le coup de la passion, et, quoi qu’elle en ait dit, elle tient à vivre ; elle s’effraie de la violence de son entraînement et se la reproche. Elle se prosterne devant M. Brudnel, et M. Brudnel… l’épouse !