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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/752

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en pratique, et peu à peu, après les inévitables rechutes dans l’égoïsme naturel, je me suis fait ma petite morale tout d’une pièce : « donner aux autres toute la somme de bonheur qu’il est en nous de leur procurer. » C’est court et c’est simple, et depuis que j’ai pris l’habitude d’appliquer ma théorie à toutes mes résolutions, je me suis aperçue d’une chose, c’est que j’étais très heureuse et qu’il ne dépendait de personne de m’ôter mon bonheur. Ainsi, que je me décide ou non à me marier, je défie le monsieur qui m’aimera de me faire un reproche fondé, et je le défie encore de me faire un chagrin que je ne lui pardonnerai pas.

— Tu arranges le mariage à ta guise. L’expérience de la plupart des ménages te donne un démenti. C’est parce qu’ils sont presque tous malheureux ou troublés qu’il y faut porter autant d’amour que possible.

— Comme compensation ? C’est très mal raisonné ! L’amour, tel que tu l’entends, est la principale cause de trouble. C’est le droit à la domination, à la jalousie, par conséquent à l’aigreur, à la colère, à l’injustice.

— Mais tu fais là mon procès aussi, à moi ! T’en ai-je donné le droit ? Sais-tu comment j’entends l’amour ? Je ne te l’ai jamais dit, que je sache !

Je m’étais tourné vers ma mère, lui demandant du regard si Jeanne, informée de ce qu’il m’était enjoint de lui cacher, faisait allusion à mon aventure. Le regard de ma mère me répondit que Jeanne ne savait rien et raisonnait pour le plaisir de raisonner.

— Voyons, repris-je, conviens qu’il y a deux sortes d’amours, celui des âmes grandes, qui est grand et généreux, tel est celui que tu rêves, et celui des âmes vulgaires, des caractères faibles, des intelligences sans développement ; celui-là, je te l’abandonne. Je ne suis ni assez fort, ni assez grand pour refuser mon indulgence ou ma pitié à ceux qui deviennent sa proie ; mais je comprends le juste orgueil qui te le rend méprisable.

— Tu veux te moquer de moi ? répondit Jeanne. Va ! je te le permets.

— Il ne se moque pas, dit ma mère, il comprend que tu ne veux associer ta vie qu’à celle d’un être dont l’amour sera aussi grand que la notion que tu en as.

— Vianne n’était donc pas cet être-là ?

— Non, répondit Jeanne ; M. Vianne est très grand dans ses principes, mais il a versé du côté opposé à la notion vulgaire. Il supprime tout à fait la tendresse, il ne connaît que le devoir.

— Il a cette prétention, mais il n’est pas si fort que cela ; j’ai la conviction qu’il t’aimait réellement.