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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/751

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— Voyons ! je suis curieux de ton jugement.

— D’abord, reprit-elle en examinant la figure, sachons qui tu es. Ton nom ! amour ou mariage ?

— Et si je suis le mariage ? dis-je en prenant la parole pour l’amorino problématique.

— Si tu es l’hyménée, c’est bien différent. Je te suppose sage, bon, tendre et dévoué. Je te rends mon estime ; mais tu mens ! tu n’es pas un dieu honnête et pur, tu es le sot et méchant Cupidon ; ton flambeau, qui ressemble à un parapluie, a la prétention d’incendier l’univers. Eh bien ! mon petit ami, voici le cas que je fais de toi, je te détrône !

Et elle fit sauter en l’air le pauvre fils de Vénus, qui retomba, le nez cassé, sur mon assiette.

— Voilà un jugement par trop sommaire ! m’écriai-je. La marchande a dit que ce dieu était à la fois Cupidon et Hyménée, c’est-à-dire l’amour dans le mariage.

— C’est faux, l’amour n’a que faire dans le mariage, qui est la tendresse et non pas ce que vos romans appellent l’amour, c’est-à-dire le coup de foudre, l’insomnie, la jalousie, le soupçon injuste, la domination insupportable, toutes choses mauvaises, malsaines et stupides. Tu étais détrôné, monsieur l’Amour, et voilà que tu mens pour remonter sur ton orange ; mais tu as le nez cassé, et je vais t’arracher les ailes pour que tu ne fasses plus de dupes.

Et Jeanne mutila la statuette avec une sorte de cruauté, en riant aux éclats.

Je ne pus me retenir de lui demander pourquoi elle n’avait pas épousé Vianne, qui pensait absolument comme elle.

— Est-on forcé, répondit-elle, d’épouser tous ceux dont on partage les opinions ? mais, toi qui parles, tu ne penses donc pas comme moi ?

— Non, je ne fais pas cette distinction subtile entre l’amour et la tendresse.

— Alors c’est une affaire de qualifications. Tu crois que l’amour peut être tendre ?

— Et dévoué.

— Mais penses-tu que la tendresse puisse être violente et passionnée ?

— Tu m’embarrasses ; quel casuiste tu fais !

— Je suis logique. J’ai demandé à Dieu et à ma mère le secret pour être heureuse, car tous les enfans veulent être heureux sans se soucier d’être justes. Dieu et ma mère m’ont répondu : « être heureux, c’est donner du bonheur aux autres. » Je me le suis tenu pour dit ; j’ai réfléchi à cette loi que ma mère savait si bien mettre