Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/744

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


révélation de ces trésors de mansuétude, de ces puissances de sagesse et d’équité ?

J’arrivai à une admiration pleine de charme et d’attendrissement ; j’en parlais avec ma mère, et je commençais à comprendre qu’une femme comme Jeanne n’eût encore trouvé personne à aimer ; même mon cher Vianne me semblait maintenant au-dessous d’elle, et je n’eusse pas osé plaider sa cause.

— C’est que tu n’as jamais deviné Jeanne, répondait ma mère ; moi, je la pressentais, je lisais en elle. Elle a été lente à trouver son chemin, elle redoute le médiocre, en rien elle ne s’accommoderait d’un pis-aller. Cette musique qui l’a enfin passionnée, elle l’a abordée en tremblant. À la fois ambitieuse et modeste, elle craignait de n’y pas saisir son idéal. Timide, elle a bien longtemps douté d’elle-même. Il a fallu que l’admiration des autres la rassurât, et je dois dire que celle de sir Richard a été nécessaire pour lui donner tout à fait conscience d’elle-même. Elle a vu qu’il était un juge compétent ; elle a, depuis ce jour, fermé son piano, comme pour savourer sa victoire. Et ne va pas t’imaginer que Jeanne pense à se produire en public. Elle écrit ses compositions, qui ne verront peut-être jamais le jour, car on n’édite avec succès que les noms célèbres, et Jeanne ne voudrait pas devenir célèbre ostensiblement. Elle ne consentira jamais à payer de sa personne. Elle ne désire pas la richesse, notre humble aisance lui suffit ; je crois même que la pauvreté lui serait peu sensible. Tout le problème à résoudre pour elle, c’est de trouver l’expression des pensées musicales qui l’oppressent. Si elle a encore des jours de rêverie et de silence, c’est que la muse se débat en elle. Quand elle a trouvé sous ses doigts le vrai sens de son rêve enthousiaste, elle renaît, elle s’épanouit, elle est heureuse. Il m’a fallu un certain temps, à moi ignorante, pour me rendre compte de tout cela. J’y suis arrivée. J’ai couvé l’œuf d’or sans trop savoir ce qu’il contenait. Quand le phénix en est sorti, j’ai été tranquille et victorieuse aussi.

Ma mère s’était toujours exprimée facilement ; mais, depuis que Jeanne parlait, ma mère parlait encore mieux qu’autrefois. Je remarquais un progrès notable chez cette femme de cinquante ans qui avait acquis tout ce qu’elle avait voulu faire acquérir à sa fille. J’étais frappé de cette mutuelle influence, qui avait agrandi leur horizon.

— Pourquoi es-tu étonné de cela ? reprenait ma mère. Cela ne s’est pas fait par un coup de baguette de fée. Il y a vingt ans que nous tâchons de grandir ensemble, ta sœur et moi. Tu ne t’en apercevais pas ; tu étais trop jeune pour nous juger. Tu ne pouvais pas constater que chaque jour nous étions un peu plus avancées que la