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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/743

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mon enfance. Jeanne était gaie et tendre, notre mère adorable. Jeanne me servit du vin de notre cru, que je préférais à tout autre ; elle prétendait m’enivrer. Je ne demandais pas mieux, mais l’ivresse ne gagna que mon cœur. Il y a dans le foyer de la famille une influence vraiment souveraine. Un moment, j’oubliai mes tristes pérégrinations et m’imaginai que j’avais encore douze ans. Après le dîner, Jeanne céda à ma prière et se mit au piano. Elle fut admirable et me plongea dans des rêves délicieux. Il me semblait, en rentrant dans ma petite chambre de garçon, que j’étais guéri.

Le lendemain, ma mère reçut ma confession entière ; elle l’écouta encore mieux que Vianne, car elle m’interrompit par mille questions si méticuleuses qu’elle arriva à voir en moi comme dans un miroir. Pourtant elle ne se prononça pas encore, elle refusa même fermement de faire aucune réflexion, et ne me cacha pas qu’elle attendait une lettre de sir Richard pour bien connaître la situation.

III.

Le temps de l’attente se passa en visites que je dus rendre, et en promenades où ma mère et Jeanne me prièrent de les accompagner. Jeanne, autrefois absorbée par son travail, prit plaisir à sortir avec moi et à s’intéresser à toutes choses. Nous causions, et j’étais frappé de ses notions étendues. Depuis le collége, je n’avais guère causé à fond avec elle ; je puis dire que je ne la connaissais vraiment pas. Elle avait toujours vécu dans un monde intérieur où elle s’enfermait avec mystère ; elle en sortait maintenant, et c’était comme un beau lever de soleil sur la mer tranquille. Elle aimait à poétiser ses appréciations, mais elle riait elle-même de cette tendance et demandait grâce pour des rêveries dont on était séduit en l’écoutant, tant elle disait bien ce qu’elle voulait dire. Cette âme muette, qui avait si longtemps trouvé son unique expression dans la musique, semblait avoir pris le courage de se manifester par la parole. Je lui cachais ma surprise et mon éblouissement dans la crainte de lui donner de l’orgueil, mais j’en avais pour elle. Je me sentais devenir fier d’elle autant que l’était notre mère. J’admirais surtout la beauté de ses idées et l’application qu’elle en faisait à ses sentimens. Elle n’était pas follement optimiste, on ne sentait pas l’enfant en elle. Elle ne voyait pas tout en beau, mais ce qui était noir, elle l’éclairait du rayon de son indulgence et de sa pitié. C’était comme un parti pris, et pris souverainement, d’étendre l’amour à tous les êtres et de se dévouer pour ainsi dire universellement. Elle disait avoir bien peu lu. Est-ce dans l’extase musicale qu’elle avait trouvé la