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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/742

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— Mais non, tout cela s’est fait très vite ! Ne serait-ce pas depuis le passage de sir Richard ?

— Que veux-tu dire ? répondit ma mère en me regardant fixement.

— Ah ! tiens, je n’en sais rien. M. Brudnel, dans une de ses lettres, m’a paru si frappé de la beauté et du talent de ma sœur que c’est à se demander s’il n’en est pas tombé épris à première vue.

— Quelle folie !

— Pourquoi pas ? Le vieillard a le cœur jeune, l’imagination vive. Au moment où il s’est vu supplanté par moi, il a dit très spontanément qu’il avait déjà en vue un autre mariage, un mariage très sérieux. Il ignorait s’il serait agréé, mais il ne désespérait pas.

Ma mère m’écoutait en riant. — Si tu me disais, reprit-elle, qu’il songeait peut-être à moi, je te dirais que tu es fou ; mais quand tu penses qu’il songeait à Jeanne, tu es vraiment stupide.

— C’est possible. Pourtant sir Richard a de grandes séductions, et à l’heure qu’il est je me trouve en rivalité avec lui, forcé de le regarder comme un rival très redoutable. Les femmes sont si étranges !

— Jeanne n’est point étrange ; elle est intelligente et noble. Je te prie de ne pas continuer cette plaisanterie, qui la blesserait et qui m’afflige.

— Pardonne-la-moi ; mais alors dis-moi si Jeanne aime quelqu’un.

— Qui te le fait supposer ?

— J’ai vu Médard Vianne. Il renonce à elle et refuse de me dire pourquoi. Il dit que c’est à toi de me l’apprendre, et j’attends je ne sais quelle révélation.

— Tu l’attendras ! S’il y avait au fond du cœur de ma sainte fille un secret quelconque, je ne te le dirais pas avant de savoir si ton cœur, à toi, est resté assez pur pour recevoir une si délicate confidence.

— Tu n’as plus confiance en moi, et tu doutes ? Je croyais trouver ici le baume sur la plaie, et j’y trouve un redoublement de tristesse, d’incertitude et de confusion pour moi.

— Mon pauvre enfant ! dit ma mère en pressant ma tête contre son sein ; quand je songe que, sans cette fantaisie pour une inconnue, tu aurais pu être si heureux ! mais peut-être que tout cela n’est pas si grave que nous le pensons. Prenons patience et cachons nos anxiétés à ma Jeanne.

— Tu l’as toujours aimée mieux que moi, lui dis-je ; conviens-en, je n’en suis pas jaloux. Les sentimens purs et sacrés ignorent l’égoïsme.

Le dîner fut simple comme nos habitudes, mais plein des petites douceurs de l’intimité. On me servit les mets que j’avais aimés dans