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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/739

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— Nous ne raisonnons ici que sur une hypothèse. Vous avez supposé le cas de guérison complète.

— Très bien ; mais il y a encore un cas à prévoir, celui où Manoela guérie réclamerait de vous sa liberté.

— Je n’aurais qu’à me soumettre, répondis-je, et je pris congé de lui. Il me semblait tout à fait démasqué. Il aimait toujours Manoela, il l’aimait peut-être plus que jamais. Il allait la disputer obstinément à la mort et à moi. Il prenait sa revanche ; sans doute il y avait compté. Son désintéressement n’était probablement que de la patience.

J’étais presque irrésolu quand Vianne vint me prendre pour me conduire à la diligence. — Qui sait, lui disais-je, si le chagrin de mon départ, l’étonnement de n’avoir pas reçu mes adieux, ne vont pas être pour Manoela une crise mortelle ? Elle va penser que je la trahis et l’abandonne.

— M. Brudnel est là pour la rassurer sur ton compte.

— M. Brudnel travaille pour lui !

— Tu t’en aperçois ? C’est fort heureux. Eh bien ! il aura gain de cause ; lui seul peut tout pardonner. Ne sortons pas de là. Viens-tu ?

— Que sais-je ? Puisque dans tous les cas il y a à risquer l’existence de cette pauvre enfant, pourquoi laisserais-je à un autre la tâche du dévoûment et la chance du triomphe ? Si je l’enlevais…

— Tu vas venir, ou je ne te revois de ma vie, reprit Vianne en m’entraînant. Je n’ai pas le goût des lâchetés. Si c’est là l’amour, arrière ce sentiment égoïste et brutal ! je ne veux jamais le connaître.

Il me mit en diligence : il était forcé de rester deux jours à Marseille ; il me promit de s’informer de la santé de Manoela et de m’en donner des nouvelles. Je l’avais présenté à M. Brudnel, qui lui avait fait bon accueil et l’avait engagé à revenir.

Ma mère m’attendait, bien que je ne lui eusse pas annoncé ma si prompte arrivée. Elle avait correspondu avec M. Brudnel, et je la trouvai informée grosso modo de mes secrets de cœur. — Puisque tu n’as pas eu le courage de m’écrire tout cela, me dit-elle, c’est qu’il y a quelque chose de sérieux entre cette Espagnole et toi. Voilà ce que je craignais, et ta figure altérée me dit assez que j’avais raison de me tourmenter. Sais-tu au moins qui elle est ?

— C’est la fille d’Antonio Perez, elle m’a tout dit, même sa faute. Comment es-tu au courant… M. Brudnel t’a donc, à mon insu, écrit des volumes ? Où a-t-il pris le droit de confesser Manoela, qui ne te connaît pas ? Et moi qui aurais voulu avoir le mérite de mes propres aveux !

— Voilà bien des questions à la fois, mon enfant. Je te répondrai à loisir, et tu verras que sir Richard est digne de toute ta tendresse,