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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/738

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dra de rien confier à ta sœur, ton sentiment pour la Manoela n’est pas assez pur pour qu’elle le comprenne, et, comme j’espère que tu en reviendras, tu aurais fait à Jeanne un chagrin inutile. Va donc, n’attends pas la permission de Manoela, tu ne l’obtiendrais qu’en réitérant des promesses que tu ne pourras pas tenir. Ne consulte pas non plus M. Brudnel, dont le rôle en tout ceci reste assez mystérieux ; ta mère avant tout et en dernier ressort. Va, le courrier passe ici à minuit ; tu as tout le temps de t’y rendre.

— Ton avis est bon, répondis-je ; mais je ne t’ai pas dit qu’une consultation doit avoir lieu demain, et que je ne puis me dispenser d’y rendre compte des symptômes observés par moi et des résultats de ma médication.

— C’est juste. Eh bien ! dormons, soyons lucides pour demain, et demain, au sortir de la consultation, je t’embarque pour ta ville natale.

Ma chambre avait deux lits. Vianne se jeta sur le plus proche et s’endormit à l’instant même. J’admirais son esprit net, à la fois calme et décidé. En écoutant sa respiration égale, je me demandais s’il avait jamais connu l’amour, et si le refus de Jeanne était un chagrin sérieux pour lui.

M. Brudnel ne crut pas devoir cacher aux médecins consultans que Manoela était à la veille de se marier et qu’elle avait un sentiment très vif pour son fiancé. Deux médecins déclarèrent qu’il fallait hâter le mariage ; les quatre autres prononcèrent que ce serait son arrêt de mort. Il fallait l’éloigner de son fiancé, la distraire, le lui faire oublier à tout prix. — Si elle est inconsolable, dit M. C…, elle mourra en six mois ; si elle épouse, elle en aura au plus pour six jours.

— À présent, me dit M. Brudnel quand nous fûmes seuls, tout est changé : nous avons deux chances pour la perdre, une seule pour la sauver ; j’imagine, mon ami, que vous n’hésitez pas.

— Je pars à l’instant même, répondis-je.

— Vous renoncez à elle, reprit-il avec vivacité : pour toujours, même quand elle guérirait ?

— Dans ce cas, je ne le puis ni ne le dois. Je lui ai donné ma parole ; elle seule peut me la rendre.

— Vous penseriez ainsi, même quand votre mère vous conseillerait autrement ?

— Ma mère ne peut me conseiller de manquer à une parole, même imprudemment donnée.

— Une promesse qui causerait la mort de la personne aimée n’est-elle pas non avenue le jour où vous en connaissez les fatales conséquences ?