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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/736

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fit semblant de manger et fut forcée de s’en aller avant la fin du dîner, disant qu’elle était vaincue par le sommeil.

Je n’en croyais rien, j’étais inquiet. M. Brudnel l’était aussi. — Je vous supplie, lui dis-je, de ne pas quitter cette ville sans appeler les premiers médecins en consultation. La responsabilité qui pèse sur moi seul est trop lourde.

— Eh bien ! dit-il en se levant, je vais chez mon ami C… le prier de venir demain ; allez chez les autres.

Je sortis et m’acquittai vite de mes commissions. Je rentrais triste et absorbé lorsque quelqu’un me toucha l’épaule. C’était mon ami Vianne. Je lui sautai au cou. Il arrivait à Marseille, appelé par quelque affaire. Il se décida vite pour l’hôtel que j’occupais, et monta dans ma chambre.

— Ah ! ah ! me dit-il en me voyant aux lumières, ton attitude dans la rue ne m’avait pas trompé ; tu es changé, tu as souffert. As-tu fait une maladie ? as-tu éprouvé un chagrin ? Il faut tout me dire, à moi ! Ta mère et ta sœur ne doivent pas te revoir avec cette figure-là ; elles en seraient effrayées.

— Oui, je te dirai tout ; mais parle-moi d’elles d’abord. Tu ne m’as pas écrit depuis longtemps. Les as-tu vues récemment ? Écris-tu toujours à ma sœur ? Espères-tu la décider au mariage ? Si tu savais comme j’ai besoin de son bonheur et du tien pour supporter ma sotte et mauvaise destinée !

— Ta sœur, ta sœur…, répondit Vianne en me regardant fixement et en appuyant sur les mots d’une manière étrange, ta sœur Jeanne…

— Eh bien ! qu’y a-t-il ? m’écriai-je. Qu’est-il arrivé à ma sœur ? Parle donc, tu m’épouvantes !

— Mais rien, rien de fâcheux pour elle, Dieu merci ! Je croyais que tu savais… Tu ne sais donc pas… Allons, je vois que tu ne sais rien. Eh bien ! ta sœur ne m’aimera jamais. Elle m’avait permis de lui écrire, elle n’a pas reçu ma première lettre. Ta mère me l’a renvoyée sans l’ouvrir, en me priant d’aller lui parler. Je me suis rendu à ses ordres, et elle m’a dit des choses qu’elle se réserve de te dire elle-même.

— Mais quoi ? Jeanne a-t-elle disposé de son avenir ?

— Jeanne est un ange, et je suis ton meilleur ami. Voilà l’explication dont il faut te contenter jusqu’à nouvel ordre. Elle se porte bien, elle est plus belle que jamais. Ta mère aussi est belle et bonne et vraie ; sois digne de toutes deux ! Je crains que tu n’aies fait quelque folie. Tu te dis malheureux, voyons, parle vite. Il est très important que tu ne me caches rien. Veux-tu me promettre ?..

— Je jure de te dire tout.