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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/735

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II.

Nous avions pris la mer à Gênes et nous débarquâmes à Marseille. À peine fûmes-nous installés à l’hôtel, que M. Brudnel sortit pour aller à la poste. On préparait le dîner. Nous étions, Manoela et moi, dans un grand salon éclairé de maigres bougies. C’était la première fois que nous nous retrouvions seuls depuis le terrible tête-à-tête que sir Richard avait interrompu. Manoela vint à moi, les bras ouverts. — Comme tu es craintif avec moi ! me dit-elle ; tu ne m’as pas donné un baiser, tu ne m’as pas dit un mot d’amour durant le voyage. Tiens, tu ne m’aimes pas, tu ne m’aimeras jamais autant que lui !

— Lui ? dis-je avec une soudaine colère que je ne pus renfermer. De qui parlez-vous ? De l’officier de Pampelune, du professeur de musique, ou de M. Brudnel ?

Je m’arrêtai effrayé de ma violence ; elle était devenue pâle, mais elle souriait encore. — Comme tu es jaloux ! reprit-elle ; M. Brudnel ne m’a jamais reproché mon pauvre passé avec cette amertume.

— Alors c’est lui décidément le préféré ? Il faudra pourtant choisir entre lui et moi, Manoela !

— Choisir ? Il faudra quitter cet ange qui m’a permis de t’aimer ? Ah ! quelle injustice et quelle cruauté !

Je fis de vains efforts pour me contenir. Chacune des paroles de Manoela m’exaspérait. Cette nature spontanée manquait toujours de tact et d’à-propos. Elle crut que le moment était venu de nous expliquer sur notre avenir et qu’il fallait ne pas le laisser échapper. Elle provoqua une discussion que nous n’étions ni l’un ni l’autre en état de soutenir sagement. Elle me força de lui dire que je voulais quitter M. Brudnel pour toujours. — Soit ! répondit-elle, tu le veux, je te suivrai, et ma volonté sera la tienne, puisque je t’appartiens ! — Elle se jeta à mon cou, mais je la sentis faiblir dans mes bras et glisser. Elle fût tombée à terre, si je ne l’eusse retenue et portée sur un fauteuil. Elle était froide, immobile ; un instant, je la crus morte.

Je sonnai précipitamment. Dolorès vint m’aider à la faire revenir. Manoela s’était évanouie en souriant ; elle se ranima en souriant encore. Dolorès me regardait d’un air de reproche, elle sentait que je l’avais encore grondée.

Manoela se trouva vite remise ; mais son pouls était redevenu fébrile, sa figure était altérée. Un instant de tête-à-tête avec moi avait suffi pour détruire le bien-être recouvré pendant plusieurs jours. Elle nous supplia de ne rien dire à M. Brudnel, tant elle craignait son inquiétude. Elle fit un grand effort pour qu’il ne s’aperçût de rien,