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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/733

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— Oh ! oui, oui, voyager, changer, s’écria naïvement Manoela, redevenue enfant avec ce père habitué à la gâter.

— Et vous, docteur ? me dit M. Brudnel.

Je n’avais qu’à approuver, puisque ce voyage me rapprochait de ma famille, que j’avais l’intention d’aller consulter.

— Eh bien ! reprit-il, nous partirons dans deux jours, si Manoela n’est pas plus souffrante.

— Alors nous nous marierons en France ? quel bonheur ! s’écria Manoela en nous regardant tous deux comme si elle devait nous épouser tous deux.

Du moins ma jalousie vit une monstruosité dans le regard candide de la pauvre fille. Il faudra que tout cela finisse bientôt, pensai-je ; je ne pourrais pas supporter ce supplice.

Sir Richard le devinait bien. Il appela à son aide toutes les ressources de son esprit aimable et ingénieux pour distraire Manoela et me rendre la confiance. Quant à elle, il réussit vite. Il l’amusa, il la rendit à ses instincts enfantins, il la fit rire. Il la connaissait mieux que moi, il savait quelles cordes il fallait faire vibrer pour lui rendre la vitalité qui lui était propre. Lui aussi, il avait sa puissante coquetterie, et je vis bien qu’il l’avait toujours portée jusque dans son rôle de père. De là le charme de sa société pour Manoela, charme que probablement je ne pourrais jamais remplacer.

Je réussis à cacher l’amertume de mes réflexions, et sir Richard se flatta de vaincre mes résistances inavouées par sa grâce et son abandon. Au bout d’une heure, il voulut nous laisser ensemble, mais je me levai, décidé à le suivre. Je craignais de laisser voir à Manoela mes tourmens intérieurs.

— Il faut absolument que je fasse au moins une partie de mon courrier, dit M. Brudnel ; mais nous pouvons bien dîner tous les trois, n’est-ce pas, docteur ?

— Dîner ? mais elle a la fièvre.

— En êtes-vous sûr ? dit Manoela en me tendant son bras.

Elle avait la main fraîche ; sous la bénigne influence de sir Richard, la fièvre s’était soudainement dissipée.

Encore un coup de poignard pour moi. Ma passion tuait Manoela, la douce amitié de Richard lui rendait la vie.

Le dîner fut presque gai, et on essaya après d’une promenade en voiture. Nous suivîmes doucement la plage du lac, qui n’était qu’à deux kilomètres de la villa. Les approches de l’automne se faisaient sentir. L’air était doux, le lac admirable aux reflets du couchant. Le balancement moelleux et silencieux de la voiture sur le sable fin permettait de causer, et M. Brudnel causait de tout avec son charme accoutumé. Manoela s’y livrait sans réserve. Elle était en