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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/729

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contre mon mariage, préférant voir Manoela unie à un jeune homme épris d’elle qu’à un vieillard qui ne l’était pas. Je lui ai donc accordé toute confiance pour cette déclaration, et je sais par elle les moindres détails de vos amours. Je sais que vous avez résisté comme je n’aurais probablement pas su résister à votre âge. C’est donc grâce à elle que je vous donne une absolution complète et que je vous défends de me reparler de vos remords. Ils me rendraient ridicule, et je ne crois pas avoir mérité de l’être.

Il fallait bien accepter les dénégations de sir Richard ou l’offenser cruellement. Je lui déclarai que je n’avais plus qu’à attendre ses ordres relativement à mon mariage, mais que pourtant je désirais ne pas passer outre sans avoir obtenu le consentement de ma mère.

— Ah ! ah ! dit M. Brudnel, qui ne put cacher un mouvement de satisfaction, oui, voilà un obstacle ! Votre mère n’a pas été consultée. Eh bien ! il faut savoir… Une mère comme la vôtre ne doit pas seulement consentir, il faut qu’elle approuve. Partez donc, mais non, attendez-moi ; nous partirons ensemble ou bien… Non, attendez, attendez ; je vous dirai ce soir ce qu’il faut faire.

Il semblait me faire signe de le laisser seul. — Écoutez-moi encore un instant, lui dis-je. Puisque vous me parlez de ma mère… il y a une chose à laquelle, pas plus que moi, elle ne consentira jamais.

— Elle ne voudra pas que je fasse une dot à votre fiancée ; voilà ce que vous voulez dire ?

— Précisément, et même une disposition d’autre sorte, un don caché, ignoré du public.

— Oui, j’entends, il faut que la pauvre Manoela soit punie d’avoir eu confiance en moi. Eh bien ! soit ! Pousserez-vous le scrupule jusqu’à refuser de rester avec elle auprès de moi ?

— Eh bien ! oui, hélas ! je pousserai jusque-là la crainte du qu’en dira-t-on.

— Non, je ne vous crois pas si bourgeoisement méticuleux. Vous êtes jaloux, Laurent, dites la vérité, vous êtes jaloux de moi !

— Pas en ce moment, non. Je vous estime et vous aime trop ;… mais je le serais demain, je le sens. Elle vous a aimé, elle me l’a dit du moins, et son désir de vous plaire a été la principale cause de sa réhabilitation. Rien de plus simple et rien de mieux ; mais l’amour est ombrageux, injuste, irréfléchi…

— Oui, je sais ; il faudra donc nous séparer… Que tout cela est triste et mal arrangé ! J’aurais dû revenir un jour plus tôt. Je ne vous reproche rien, Laurent, mais votre amour brisera bien des choses dans votre vie et dans la mienne…