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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/726

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plein chaos le Titan qui venait d’arracher sa perruque, de lancer une cymbale à la tête du contre-bassiste, et qui, saisi d’un tressaillement apoplectique, restait debout et sans voix au milieu de son orchestre. Le prince courait risque de s’être cette fois trop diverti ; il le comprit, accourut bravement s’excuser, et la tragédie se termina par une embrassade, car toute cette famille royale chérissait, vénérait Hændel, et comme pendant à ces joyeusetés on citerait tel autre concert dont la princesse de Galles elle-même faisait la police, disant à ses dames qui chuchotaient : « Silence, ou le maître va se fâcher ! » Adopté, célébré au-delà de toute expression par le peuple et les princes anglais de son temps, ce grand Hændel, que nous connaissons à peine, n’a depuis jamais cessé d’être en honneur chez nos voisins. Il est leur héros ; leur classique, et c’est là, sur sa terre de prédilection, que nous devons aller pour nous instruire de sa gloire. En 1784 eut lieu dans Westminster une exécution solennelle du Messie. L’immense abbaye regorgeait de monde, et lorsque le fameux Alleluia retentit sous la nef, le roi George III se mit à genoux, et l’assistance entière l’imitant demeura ainsi jusqu’à la fin du chœur, prosternée dans son admiration.

À la Gaîté, les représentations de Jeanne d’Arc tirent à leur fin, et si nous nous sommes abstenu jusqu’ici de parler de la musique de M. Gounod, c’est que nous n’en pensions aucun bien. Il y a cependant autre chose que des trivialités et des ponts-neufs dans cette partition, assez peu digne du musicien qui a écrit la Kermesse de Faust. Au premier abord, la vulgarité des motifs, l’absence d’invention vous attristent ; mais si vous êtes curieux, si vous aimez à lire dans les interlignes, si vous négligez… comment dirai-je ? le côté forain de cet ouvrage destiné au public des boulevards et recherchant ses applaudissemens, vous trouverez au fond du style une très sérieuse préoccupation de la manière de Hændel avec qui l’auteur, depuis qu’il réside en Angleterre, a dû naturellement se familiariser chaque jour davantage. Peut-être faut-il ne voir là qu’une illusion, et cette idée ne me serait-elle pas venue si je n’avais entendu le Messie la veille du soir où je suis retourné à Jeanne d’Arc. Quoi qu’il en soit de l’impression, je la donne comme ne pouvant que faire honneur à M. Gounod, qui sait, mieux que personne, quel inépuisable fonds musical ce vieux Hændel offre à l’exploration d’un habile écrivain de notre temps. F. DE LAGENEVAIS.

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