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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/718

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l’énervant système des reprises, l’éminente cantatrice commençait à devenir un obstacle ; elle neutralisait l’action de la troupe ou plutôt faisait qu’il n’y avait plus de troupe : « moi, dis-je, et c’est assez ! » faussant le genre par son goût exclusif pour la musique de caractère et son antipathie pour le dialogue parlé. À l’Opéra, ces inconvéniens disparaîtront ; dans cette salle Ventadour, ni trop grande ni trop petite, ressaisissant son répertoire, un public qu’elle aime et qui l’aime, la cantatrice ne trouvera que des succès.

Maintenant que Mme Carvalho nous permette un avis. Une rentrée à longue distance est toujours plus ou moins un début, et, si la virtuose a vraiment souci de sa gloire, elle profitera de l’occasion pour se corriger de certains écarts qui jadis agaçaient les moins difficiles. En effet, pendant les derniers temps qu’elle a passés à l’Opéra, Mme Carvalho ne jouait plus ses rôles, elle se contentait de chanter le solo comme au concert, et, sa cavatine enlevée avec la bravoure ordinaire, le personnage du drame cessait de la préoccuper. Elle entrait, sortait, donnait ou recevait la réplique de l’air le plus indifférent, et comme si toutes ces affaires de la princesse Isabelle ou de la reine Marguerite ne la regardaient plus du moment qu’elle avait payé son écot au public en belles gammes chromatiques bien sonnantes. Dans le finale du troisième acte des Huguenots, cette attitude était absolument intolérable. Lorsque Raoul éperdu interroge la reine sur les motifs qui avaient pu amener Valentine chez Nevers et que Marguerite lui répond : « Elle y venait pour rompre un hymen odieux ! » Mme Carvalho, continuant à jaser avec la voisine ou le voisin, ne détournait même pas la tête ; à peine l’entendiez-vous prononcer d’un ton distrait ces quelques mots qui contiennent tout le secret de la pièce ! À l’excuse de semblables défaillances, on vient ensuite vous dire : Mais ce secret-là n’a plus besoin d’être expliqué, puisque dans la salle tout le monde le connaît. Qu’en savez-vous ? et qu’est-ce alors que le théâtre, s’il dépend ainsi de chacun de prendre à cœur ou de négliger le rôle qu’il est chargé d’interpréter, et d’oublier le personnage dès que la personnalité du comédien n’est plus en cause ? On me contait récemment sur ce sujet une anecdote bien édifiante et que je livre aux méditations de Mme Carvalho. C’était à l’une des dernières représentations du Demi-Monde, la pièce avait été jouée environ cent cinquante fois de suite, et la désuétude régnait partout dans l’exécution. Un soir, l’auteur, passant par là, entre et s’assied au fond d’une baignoire ; rien de plus misérable, de plus abandonné que ce spectacle. À force de répéter la leçon, les acteurs l’avaient désapprise, et pourtant, au milieu de ce désarroi général, Rose Chéri restait imperturbable de soin, de conviction, d’exactitude, surveillant tout et jouant comme elle eût fait le soir d’une première. Alexandre Dumas n’en revenait pas, et, lorsqu’il monta sur la scène pour serrer la main à la baronne d’Ange et la féliciter de cette constance : « Qu’est-ce donc qui vous étonne ? lui