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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/688

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l’arène où se mêlent et se débattent les plus ardens intérêts de la vie pratique. Sa curiosité trouve une abondante matière à observer soit les différentes combinaisons auxquelles la science du gouvernement peut donner lieu, soit le jeu infatigable et les ressources infinies de l’ambition humaine. Lui-même n’est pas désintéressé : il ne juge pas seulement les coups, il conseille, juge et discute, mais le plus souvent il est vrai, sans prendre parti. Un Italien du XVIe siècle, comme un Grec au temps de la conquête romaine, avait vu les révolutions les plus diverses se partager alternativement le monde étroit de la cité. Guichardin semble prendre plaisir, en pur théoricien et en artiste, à examiner les différens systèmes, à en signaler les avantages et les dangers, à aider également de son expérience ceux qui veulent édifier et ceux qui veulent détruire, Dans un très curieux dialogue sur le gouvernement de Florence, que donne aussi le recueil de ses œuvres inédites, il introduit un avocat de chacune des formes principales qu’a revêtues la république florentine ; puis, content d’avoir démontré par chaque thèse la faiblesse des autres, il se garde soigneusement de conclure. Il en est de même dans ses Ricordi. On croirait volontiers que la forme de gouvernement qui lui agrée est celle des ottimati ou des classes supérieures, à voir ses attaques soit contre la démocratie, soit contre les tyrans ; mais il a l’air de désespérer en définitive qu’un système raisonnable puisse être jamais supporté par les Florentins, et on le voit donner des conseils aux tyrannies elles-mêmes pour déjouer toutes les attaques.

« Qui dit un peuple dit vraiment un animal fou, plein d’erreurs, de confusion, sans jugement, sans stabilité, sans intelligence. — Moquez-vous des prêcheurs de liberté, je ne dis pas de tous, mais j’en excepte bien peu. Si ces gens-là espéraient pour eux-mêmes plus d’avantages dans un état despotique, ils y courraient, et par la poste. — Il ne s’étonnera pas de la servilité d’âme de nos concitoyens, celui qui lira dans Tacite comment Rome, habituée à dominer le monde, se courba si honteusement sous les empereurs que Tibère avait la nausée de tant de bassesse. — Le ciment avec lequel se construit l’édifice de la tyrannie est le sang des citoyens. Que chacun s’efforce donc de ne point laisser jeter les fondemens de telles murailles. — On ne fonde pas les états en coupant des têtes, on ne fait que multiplier par là ses ennemis : c’est l’histoire de l’hydre. Cependant il y a des cas où le vrai ciment des états est le sang, comme la chaux est celui des édifices. La distinction des cas ne se peut indiquer par règles précises : c’est de la prudence qu’il faut prendre conseil. »

Guichardin descend ici à l’un des derniers degrés de son scepticisme pratique : il admet les moyens les plus atroces pour peu qu’ils